Jean-Luc Dehaene : "Albert a moins cherché à influencer le politique"

Jean-Luc Dehaene, Premier ministre de 1992 à 1999. Grand témoin de la monarchie, il revient sur le règne d'Albert II.

Van de Woestyne Francis
Jean-Luc Dehaene : "Albert a moins cherché à influencer le politique"
©Johanna de Tessières

Depuis novembre, Celie et lui ont quitté leur villa de Vilvorde pour s'installer dans un double appartement, au 7e étage d'un immeuble ultramoderne, le long du canal. Toujours à Vilvorde, bien sûr. Un quartier que Jean-Luc Dehaene a contribué à réhabiliter, lorsqu'il était bourgmestre. Il s'était dit, alors, qu'il vivrait bien ici. De sa terrasse - où il cultive salade, menthe et roquette - il contemple les bateaux sur le canal, les voitures sur le ring et les avions qui décollent de Zaventem. Et sa célèbre collection de coqs ? L'un monumental (signé Strebelle) a été installé… au pied de l'immeuble. Certains ont été vendus. Les autres encombrent les étagères et la terrasse. Lui, n'a pas changé. Jovial, brutal parfois dans ses expressions. Et une mémoire toujours infaillible. Que ce soit en politique ou en football. Et pendant que Monsieur nous livre son analyse, Madame lit son "Knack".
Cette abdication vous a-t-elle surpris ? Absolument. J'étais convaincu que cela n'allait pas se faire. Après coup, je trouve que si la volonté était de le faire, le moment est plutôt bien choisi, à un an des élections. Avec un budget bouclé. Le nouveau Roi aura l'occasion de faire connaissance avec le monde politique. Avec les exemples des Pays-Bas, voire du Vatican, le retrait devient une tradition, une chose normale. Il a apparemment posé son choix contre l'avis du Premier ministre. 
Cela vous choque-t-il ? Ceci n'est pas une affaire politique. C'est avant tout lié à la santé du Roi. Sa lettre le dit bien. 
Quels furent les moments forts que vous avez connus avec Albert II ? Je me souviens évidemment du premier contact, lors de la mort inopinée de son frère. Nous étions réunis, la nuit, entre vice-Premiers. Après avoir mis le nom du prince Philippe sur la table, nous nous sommes rendu compte que la Constitution prévoyait que si Albert ne se désistait pas, c'était bien lui qui devait succéder à Baudouin. J'ai eu un contact téléphonique puis je l'ai vu à Motril. Il est immédiatement apparu que le nouveau Roi ne fuirait pas ses responsabilités. J'ai aussi eu l'impression que cela avait été convenu au sein de la famille. 
Albert n'avait pas été préparé à devenir Roi… En effet. Dans une première phase, il s'est beaucoup référé à son frère en le citant abondamment dans chacun de ses discours. Progressivement, il a développé un style personnel correspondant à sa personnalité. Et, sans que les textes ne changent, il a fait évoluer la fonction royale avec une approche plus ouverte. Il a moins cherché à influencer le monde politique que ne le faisait son frère. 
Vous avez connu ensemble une série de moments difficiles : la mort des dix paras, l'affaire Dutroux… Dans ces moments-là, il a clairement montré son empathie avec la population. Pendant l'affaire Dutroux, la confiance des citoyens dans le monde politique et dans les institutions était au 36e dessous. Le Roi et la Reine ont eu un contact très intense avec les parents qui, eux, avaient un contact très intense avec la population. Cette symbiose a canalisé la révolte et l'émotion de la marche blanche. Cela a permis au monde politique de transformer cette dynamique en réformes. Certains estiment que le Roi a été trop loin. Oui, je sais, on a dit cela, que cela se situait à la limite de la Constitution. Mais dans la mesure où tout cela était couvert par le gouvernement, il n'y avait aucun problème. 
Avez-vous eu des soucis avec lui ? Aucun. Car sa conception de la fonction royale avait évolué. Je ne l'imagine pas envoyer des lettres comme Baudouin avait pu le faire dans le dossier de l'avortement ou lors des événements du Rwanda. Là, et même si cela était couvert par Wilfried Martens, je considérais que la pression pour maintenir les troupes dépassait le bon entendement.

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