"Provoquée", l'alliance de Baudouin et Fabiola résista à toutes les tempêtes
A la mi-septembre 1960, Gaston Eyskens annonçait les fiançailles de Baudouin et de Fabiola. Un amour scellé sous le regard de la Sainte-Vierge et avec la complicité du cardinal Suenens. Le mariage eut lieu le 15 décembre. Évocation
- Publié le 04-12-2014 à 11h18
- Mis à jour le 05-12-2014 à 23h48
A la mi-septembre 1960, Gaston Eyskens annonçait les fiançailles de Baudouin et de Fabiola. Un amour scellé sous le regard de la Sainte-Vierge et avec la complicité du cardinal Suenens. Le mariage eut lieu le 15 décembre.
Le monde politique espérait en cette fin des années 1950 que Baudouin coupe enfin le cordon ombilical avec son père et sa belle-mère. Et d'arguer lorsqu'il s'agissait de convaincre les plus perplexes que lorsqu'on lui laissait quelque liberté, le jeune souverain paraissait de fait bien plus à l'aise.
A cet égard, son voyage au Congo belge en 1955 avait été un réel succès. D'aucuns ajoutaient que le jeune Roi s'épanouirait définitivement lorsqu'il aurait trouve "sa" reine, dans toutes les acceptions du terme. Mais quel cœur Baudouin pourrait-il donc conquérir ?
Puis, heureuse surprise, à l'heure du déjeuner, le vendredi 16 septembre 1960, la radio nationale interrompit ses émissions et les auditeurs purent entendre le Premier ministre Gaston Eyskens leur dire sa "joie profonde de pouvoir annoncer au pays l'heureuse nouvelle des fiançailles de S.M le Roi avec Dona Fabiola de Mora y Aragon, fille de feu Don Gonzalo de Mora y Fernandez, comte de Mora, marquis de Casa Riera et de Dona Blanca d'Aragon".
Le Roi avait donc, enfin, franchi le pas, s'inscrivant dans le sillage de son frère, le prince Albert qui au mois de juillet de l'année précédente avait épousé la jolie Paola Ruffo di Calabria...
Les Belges durent encore attendre une bonne journée pour découvrir le visage de celle qui deviendrait leur cinquième reine. Le lendemain, c'est au château de Ciergnon, face à la presse belge et internationale, qu'eut en effet lieu sa présentation officielle. Baudouin ne présenta pas seulement sa future épouse à ses concitoyens mais également à ses... parents. C'est que le Roi, on l'apprit bien plus tard, n'en avait pas parlé à son père et à sa belle-mère. D'aucuns y virent le début d'une brouille sans doute moins grave entre les deux rois, père et fils qu'entre la princesse Lilian et la future reine Fabiola.
Surmontant le choc d'avoir appris la nouvelle par un tiers, le roi Léopold III n'en fut pas moins élogieux dans le discours qu'il prononça à l'occasion d'un dîner de gala en l'honneur des fiancés: "Je suis convaincu, mon cher Baudouin, que tu ne pouvais pas faire de meilleur choix. Séduit par les qualités de Fabiola, tu as compris qu'elle sera une épouse attentive, consacrée, aimante et courageuse, prête à partager les joies mais aussi les difficultés que chaque homme rencontre dans son existence"...
Une surprise totale
Certains milieux politiques se posèrent aussi des questions sur la proximité entre la famille de Fabiola et le dictateur espagnol, le général Franco. Un début de querelle qui connut quelques soubresauts par la suite notamment lorsque Franco désira rencontrer le jeune couple en Espagne l'année suivante.
Mais ce n'était point là l'essentiel en ce début d'automne: l'on se réjouissait surtout dans tous les milieux de la société que la Belgique allait de nouveau avoir une Reine.
Les parieurs et pythonisses de tous bords s'étaient trompés: certains avaient évoqué des princesses des royaumes nordiques, d'autres citaient Alexandra de Kent, Marie des Neiges de Bourbon-Parme ou encore Feodora de Saxe-Meiningen pour partager la vie de Baudouin que la presse "pipole" de l'époque envoyait plutôt à la Trappe. On pensait cependant - car c'était alors tout à fait dans l'air du temps – que la future reine des Belges viendrait d'une des grandes familles royales ou princières d'Europe.
Là encore, la surprise fut totale; c'est finalement de la Haute société espagnole qu'elle fut issue. Le bon peuple de Bruxelles fut le premier de nos contrées à pouvoir saluer la future souveraine et ce dès le 24 septembre 1960. Une sorte d'examen d'entrée pour la jeune aristocrate madrilène.
Il faut se rappeler qu'en cette fin d'année 1960, il y avait un quart de siècle que la Belgique n'avait plus pu applaudir une Reine à part entière, entendez: l'épouse d'un Roi régnant. Beaucoup appréciaient certes toujours la reine-mère et reine-grand-mère, la quelque peu excentrique Elisabeth qui n'hésitait pas à s'afficher avec des leaders communistes et à se rendre même dans des pays résolument rouges mais la Reine s'était chaque fois effacée, tour à tour au profit de son fils Léopold III puis de son petit-fils, Baudouin.
Sévère tribunal que celui de la foule, de la "vox populi": l'on avait encore à l'esprit la manière à la fois très détendue et sympathique de la reine Astrid de se mêler à la foule avec ses enfants. Fabiola en ferait-elle autant? La réponse ne tarda pas suite à une malencontreuse panne de la voiture qui les transportait sur les grandes artères de la capitale. Plutôt que d'attendre la limousine de réserve, Fabiola, entraînant son futur époux, s'était mêlée spontanément à la foule! Ce fut le premier d'une très longue série de bains de foule...
Une fidélité absolue dans un apostolat commun

La famille royale belge étrennait un nouveau ton, une nouvelle manière de se présenter à l'extérieur. En ce temps-là, l'on ignorait forcément que le futur cardinal Suenens, acteur de pointe du concile Vatican II qui se préparait alors dans une certaine fébrilité, avait joué un rôle essentiel dans le rapprochement de Baudouin et de Fabiola avec dans le rôle de la médiatrice son amie Veronica O' Brien dont il était très proche, une sacrée Irlandaise qui alliait les dons de la diplomatie et des charismes de l'Esprit.
A la fin de sa vie, désireux de faire savoir comment Baudouin et Fabiola s'étaient vraiment rencontrés, le cardinal avait tenu à laisser une trace écrite de ces rencontres. Une initiative qui avait fort ennuyé le Palais royal mais aussi fortement déplu à la hiérarchie ecclésiale belge, son successeur le cardinal Godfried Danneels en tête. Il faut dire qu'elle était très soucieuse de ne pas remettre en question la délicate séparation de l'Eglise et de l'Etat.
Mais Léon-Joseph Suenens n'avait pas tenu compte des remarques et des conseils amicaux qu'on lui avait prodigués, n'en faisant qu'à sa tête. Et alors que l'on espérait encore à Malines que le projet ne se concrétiserait pas, le livre "Le roi Baudouin, une vie qui nous parle" était pratiquement prêt à être diffusé. Il le fut effectivement, paraissant simultanément dans les deux langues nationales. Fallait-il le faire? Jusqu'à aujourd'hui, le débat n'a jamais été épuisé.
Pour les dirigeants actuels de l'Eglise catholique, les révélations de Suenens n'ont servi ni l'Eglise, ni la monarchie. Inversement, certains catholiques aux convictions très trempées, notamment dans les milieux charismatiques ont mis en exergue les écrits de feu le cardinal pour faire plus que jamais de Baudouin et de Fabiola des souverains très chrétiens qui ne transigeaient pas avec les principes. Cette instrumentalisation aux allures de croisade n'a pas manqué de faire réagir la laïcité la plus pointue qui constata que la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'était peut-être qu'un voeu pieux au royaume de Belgique...
Reste qu'un peu "provoquée" ou "arrangée", l'alliance de Baudouin et Fabiola résista à toutes les tempêtes. Ils étaient vraiment faits pour se rencontrer et pour s'aimer... Et sous le regard bienveillant de la Vierge de Lourdes, ils se jurèrent une fidélité absolue dans un apostolat commun, non pas, comme l'espéraient ou le redoutaient certains, au service du Christ mais bel et bien de tous les Belges quelles que fussent leurs convictions et leurs opinions.
La nouvelle Reine s'apercevrait très vite que sa nouvelle vie ne serait pas un long fleuve tranquille! En effet, les premières vacances royales à Cordoue furent interrompues par la situation politique et davantage encore par les manifestations principalement en Wallonie contre le projet de loi unique du premier ministre Gaston Eyskens.La grande grève de l'hiver 60 se caractérisa non seulement par le renforcement de l'idée fédéraliste mais aussi par un climat pré-révolutionnaire qui rappelait les tensions du dénouement de la Question royale, à peine dix ans plus tôt.