Critiqué, décrié, l'instituteur primaire a le blues: pourquoi le métier tangue-t-il sur le fil de la pénurie?
- Publié le 27-02-2018 à 07h28
- Mis à jour le 27-02-2018 à 07h30

Peu de gens jouent un rôle aussi fondamental dans une vie que l'instituteur, lequel ouvre à l'enfant les portes de la lecture, de l'écriture et du calcul. Et pourtant, depuis des années maintenant, le métier tangue sur le fil de la pénurie. Plus que jamais, la profession se trouve dévalorisée, et les enseignants pointés du doigt pour incompétence. Comment l'expliquer ?
Dans le monde scolaire, tout le monde admet que l'inefficacité de l'enseignement francophone plonge une partie de ses racines dans les manquements du primaire. Les témoignages d'enseignants, les épreuves externes ou les études internationales témoignent combien, sur le plan de la formation aux savoirs fondamentaux (lire, écrire, calculer), l'école primaire est à la peine.
Ces lacunes sont évidemment la raison principale qui explique le regard sévère que pose la société sur les instituteurs. Par voie de conséquence, elles expliquent pourquoi trop peu de jeunes adultes se poussent aux portes des écoles normales. Dévalorisé, critiqué, le métier ne fait plus rêver. Inverser la tendance nécessitera, du coup, de casser un complexe cercle vicieux.
Une formation trop courte
"Pourquoi, par exemple, y a-t-il tant de défections (près de 25 % NdlR) parmi les jeunes enseignants ?", s'interroge Fanny Constant, secrétaire générale du Conseil de l'enseignement des communes et des provinces (CECP). C e n'est pas très clair. Ou du moins les raisons sont multiples, explique-t-elle en substance.
Outre les classes trop importantes et le manque de ressources humaines que rencontrent de nombreuses écoles primaires, l'actuelle formation initiale des enseignants se trouve au cœur de toutes les attentions. "Beaucoup de jeunes adultes se sentent peu et mal équipés pour affronter des enfants en plein questionnement sur leur avenir. Face aux défis que pose aux adultes une jeunesse qui ne cesse d'évoluer, la formation initiale des enseignants ne permet pas aux instituteurs de s'adapter. Ils sont figés dans des pratiques d'il y a vingt ou trente ans. Mais ce n'est pas de leur faute : ils n'ont pas reçu les clés pour affronter les changements", regrette Fanny Constant.
"Le métier s'est complexifié, ajoute Pierre Smets, adjoint à la direction de l'école normale bruxelloise ISPG. Les classes sont plus diverses, et trois ans de formation ne suffisent pas pour apprendre aux futurs enseignants à les gérer, ni pour leur permettre de construire leur identité professionnelle."
Un examen d'entrée ?
En plus du manque de temps, un des problèmes est que pour la moitié des étudiants, la fonction d'instituteur n'est pas le premier choix. Il advient après un échec dans une autre matière. Du coup, beaucoup d'étudiants n'ont pas le profil adéquat pour répondre aux défis relationnels et pédagogiques qu'impose la profession. Plus grave : certains ne présentent ni une culture générale nécessaire, ni une maîtrise suffisante de l'orthographe. Et les écoles normales n'ont pas non plus l'occasion de suffisamment combler ces manquements. "Les parents s'en rendent compte, souligne Fanny Constant. Et ils ont beau jeu de critiquer les enseignants lorsqu'ils découvrent une faute d'orthographe dans le journal de classe." Cela ne redore pas l'image du métier devant les enfants, et cela blesse l'autorité des profs. Tous les instituteurs ne présentent évidemment pas ces lacunes, mais la situation est préoccupante.
Tellement préoccupante qu'elle fut aux fondements de la future formation initiale des enseignants du ministre de l'Enseignement supérieur Jean-Claude Marcourt (PS). Cette formation new look qui devrait voir le jour en septembre 2019 allongera à 4 ans la formation. Entre autres mesures qui permettront d'élever le niveau des études, la réforme prévoit un test d'entrée de maîtrise du français. Un échec imposera à l'étudiant des cours de remédiation.
Tout le monde souffle à la vue de cette nouvelle formation. "Elle permettra d'augmenter l'attractivité du métier, et le maintien dans la profession", se réjouit Dominique Luperto, coordinateur juridique du CECP. Pierre Smets et Fanny Constant s'accordent cependant sur le fait que la formation ne suffira pas. "Nous devons aussi augmenter la sensibilisation autour des compétences humaines qu'impose le métier, précise Fanny Constant. Trop d'étudiants s'y engagent sans se rendre compte qu'ils n'ont pas le bon profil."
Faut-il aller plus loin et imposer un examen d'entrée ? L'idée trotte dans certaines têtes, mais personne n'ose la mettre sur la table : un tel examen d'entrée aggraverait fortement la pénurie.
Du coup, pour casser le cercle vicieux qui mine son attractivité, les cadres de l'enseignement francophone attendent également avec "impatience" le Pacte d'excellence qui encouragera les collaborations entre les profs, sortira les instituteurs de l'isolement professionnel qui est le leur, et changera l'image du métier. "Il faut encore que les profs s'inscrivent dans la réforme, mais le Pacte est à même, à terme, d'augmenter la qualité de l'enseignement et de redorer la profession", parie Dominique Luperto.
La pénurie s'aggrave
Cela fait plusieurs années que la fonction d'instituteur primaire est considérée comme une fonction en pénurie. Mais cette pénurie, qui n'est pas ressentie partout et tout le temps sur le terrain, se fait plus sensible chaque année. Pour trouver un remplaçant, certaines périodes (durant l'hiver par exemple) sont très critiques. Cette pénurie s'explique par le nombre d'élèves qui est en croissance, par le fait que le nombre de candidats (ils étaient 5 500 en 2016) connaît une baisse globale depuis 2004 – même si on assiste à un sursaut depuis 2011, et que de plus en plus d'enseignants quittent leur fonction en cours de carrière. La fonction d'instituteur maternel est quant à elle à la limite de la pénurie.
La question salariale : des revenus très moyens
Attrait pécuniaire. "Si on veut obtenir les meilleurs, il faut mettre de l'argent sur la table", note Pierre Smets, directeur-adjoint d'une école normale. "Beaucoup d'enseignants n'ont pas choisi leur métier en fonction du salaire. Néanmoins, il est clair qu'une revalorisation salariale aura des conséquences bénéfiques sur l'image du métier et sur le nombre d'étudiants." Mais combien gagne un instituteur ?
Barèmes. Un instituteur, comme un régent (professeur de secondaire inférieur) a des revenus qui progressent assez peu, et qui ne partent pas de très haut. La fourchette va de 1 690 euros mensuels net pour l'enseignant qui commence sa carrière (et qui est marié) à 2 905 euros s'il est toujours au travail à 62 ans. L'instituteur devra ainsi travailler 12 ans pour toucher le revenu net moyen en Belgique (autour de 2 050 euros).
Une révision. Le gouvernement de la Communauté française s'est mis d'accord sur un allongement de la durée de la formation des instituteurs. Une revalorisation barémique sera octroyée qui devrait rapprocher leur salaire de celui des enseignants dans le secondaire supérieur. Le revenu de ces derniers s'élève, en début de carrière, à 1 929 euros mensuels net et peut monter jusqu'à 3 432 euros maximum.