Croquis de justice : Fin de partie pour le Pablo Escobar du campus de l'ULB
- Publié le 09-06-2019 à 11h11
- Mis à jour le 09-06-2019 à 14h45
Arrêtée en novembre dernier, la bande qui fournissait les étudiants en cannabis doit rendre des comptes.Pantalon noir avec une bande blanche sur le côté, chemise ajustée, Vans avec motif camouflage, chaussettes qui dévoilent la cheville, lunettes cerclées… Difficile d'imaginer que ce mince jeune homme au look étudié, décompte les jours depuis plus de six mois dans une cellule de Saint-Gilles. Mbo*, 22 ans, se retrouve devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, avec trois copains, pour vente de stupéfiants au sein d'une association dont il serait le chef.
Inscrit comme élève libre à l'ULB, quand il traînait sur le campus, ce n'était pas pour potasser ses syllabus, mais pour vendre du cannabis. Il paraît que les étudiants faisaient la file pour s'approvisionner chez lui et ses potes. La petite bande était bien connue : l'"équipe du capitaine Denzel" livrait la marchandise à temps et à heure - sinon, ils faisaient des réductions…
Il prend les policiers pour des idiots
Ce ne sont pas les premiers démêlés du prévenu avec la justice. Malgré son jeune âge, Mbo a déjà été condamné à deux reprises à des peines de prison (5 ans au total) pour vente de stupéfiants. Le début de ses ennuis actuels remonte à octobre 2017. Il est tard. Une patrouille de police a l'attention attirée par une Peugeot avec des plaques françaises qui roule à faible allure sur le parking de l'Auto 5 à Auderghem. Les policiers s'approchent. Une forte odeur de cannabis leur monte au nez. En contrôlant le véhicule, ils trouvent 5 paquets de 100 grammes de haschisch et 11 paquets de grandes feuilles, qui servent à rouler des joints, sur le siège arrière. Il y a aussi 5 pacsons dans la boîte à gants, 50 euros dans la portière et 2 carnets recelant toute une comptabilité.
Mbo est à bord avec deux autres prévenus. Interrogé, il se fait passer pour son cousin, affirme que les sachets ne lui appartiennent pas, déclare qu'un seul des carnets est à lui : il y note ses dettes. C'est prendre les policiers pour de fameux idiots, raille la substitute. Le dossier est mis à l'instruction et Mbo est inculpé pour détention illicite de stupéfiants destinés à la vente. Il est libéré sous conditions deux mois plus tard, fin décembre 2017.
L'enquête se poursuit. L'analyse des GSM met au jour un échange de SMS entre Mbo et le deuxième prévenu. Dont un message de relance à tous les clients : "Salut ! L'équipe du capitaine Denzel à bord. Dispo en voiture. Envoie ton adresse et je te livre ma super amné." "Amné" pour "amnésia", une des variétés de cannabis les plus célèbres, connue pour sa force de frappe. Pas moins de 7 437 échanges (en majorité des SMS), ont été comptabilisés sur un des GSM, soit 239 par jour en moyenne !
Deuxième épisode, même scénario
Le deuxième épisode du feuilleton se déroule un an plus tard, en novembre 2018. Le scénario n'a pas changé ; l'acteur principal non plus. Une patrouille repère une Toyota Aygo qui change brusquement de direction à son approche. Petit check dans la base de données : le véhicule a été signalé volé deux jours plus tôt. Les policiers arrêtent la voiture dont s'échappe une forte odeur de cannabis.
Mbo est à bord. Il présente de nouveau la carte d'identité de son cousin. Un sac sous le siège passager contient 27 pacsons. Un flyer agrafé aux sachets explique la "marche à suivre" pour contacter les dealers. La pub indique deux numéros de téléphone, dont celui de Mbo… L'intéressé, depuis 11 mois en liberté sous conditions, sera confondu par ses empreintes digitales.
Au cours d'une perquisition dans l'appartement du troisième prévenu, qui héberge Mbo depuis quelques semaines, les policiers mettent la main sur 598 grammes de cannabis, deux balances de précision, une centaine de sachets et des billets pour une valeur totale de 6 830 euros.
Le business roulait bien sur le site de l'ULB, selon le troisième prévenu, avec une moyenne de 30 deals par jour. Les prix ? Dix euros le gramme ; 40 euros si on achète par 5 grammes. Le jeune acolyte arrivait à se faire 500 euros par semaine, pour s'acheter des vêtements et d'autres "trucs"… De l'argent facile.
Dans ces deux séquences, c'est Mbo, déjà bien connu pour ce type de délits, qui est le point commun, dit le parquet. "Et il arrive tranquillou pour nous raconter des sornettes. On arrête de rire. Il est plus que temps de dire : c'est fini ! Il faut une peine bien cadrante : 37 mois de prison", tance la substitute.
Que Mbo ait vendu des stupéfiants, la défense le concède : c'était pour payer sa consommation personnelle. Mais il ne menait pas une bande, conteste l'avocat. "Le grand Pablo Escobar du campus de l'ULB faisait du marketing avec des flyers comportant son numéro de téléphone ! Cela ne montre pas une grande réflexion ni une grande maturité", observe-t-il.
La réalité est un peu différente, selon lui : les prévenus vendaient ensemble, sans qu'il y ait de boss, ni d'ordres venant de l'un ou de l'autre. Chacun était à la fois téléphoniste, livreur ou "capitaine Denzel" - appellation utilisée indifféremment par l'un ou l'autre.
Une sanction plus utile
L'avocat de la défense demande un sursis probatoire pour son jeune client, qui doit être condamné, mais pas comme dirigeant, plaide-t-il. "Quand on a 22 ans, il y a mieux à faire que de passer des années en prison à regarder des barreaux." Il faut "contenir" ce jeune homme qui a grandi sans père et dont la maman est gravement malade, avec des conditions strictes, en sachant que s'il ne les respecte pas, c'est une très longue détention qui l'attend, poursuit-il.
L'obliger à se mettre en ordre sur le plan administratif, à trouver un logement, une formation ou un emploi ; lui imposer un suivi thérapeutique pour ses assuétudes aux drogues et un suivi psycho-social, ce serait "une sanction bien plus utile pour lui mais aussi pour la société que de demander au contribuable de payer 150 euros par jour pour qu'il reste en prison".
L'équipe du capitaine Denzel devrait être fixée sur son sort à la fin du mois de juin.
* Prénom d'emprunt.