Georges-Louis Bouchez lance un "conclave du finish" pour (enfin) former un gouvernement bruxellois autour d'un axe MR-PS reconstitué
Après vingt mois de paralysie, le président du MR est parvenu à réunir une double majorité pour des négociations de la dernière chance.

- Publié le 09-02-2026 à 19h51
- Mis à jour le 09-02-2026 à 22h07

Jamais, en plus de 600 jours, l'issue de crise bruxellois n'a semblé si proche que depuis ce dimanche. En obtenant le feu vert des Engagés, du CD & V, de Vooruit, puis lundi, celui de Groen, d'Anders et du PS, Georges-Louis Bouchez a réussi un tour de force : réunir enfin une double majorité bruxelloise (francophone et néerlandophone) autour de la table.
Dans la foulée, le président du MR a convoqué les sept partis (MR, PS, Les Engagés, Groen, Anders, Vooruit et CD & V) à un conclave qui s'ouvrira dès ce mardi à 10 h 30 à la Fondation Universitaire, à Bruxelles. "Les travaux s'articuleront autour d'un cadre budgétaire qui vise le retour à l'équilibre en 2029 ainsi que d'une note de politique générale devant mener à un futur accord de gouvernement, assure le porte-parole du MR. Nous ne quitterons ce conclave qu'au moment de la conclusion d'un accord."
L'objectif, nous disent plusieurs sources, est qu'il se termine au finish, idéalement avant les vacances de Carnaval, même si l'objectif peut sembler fort ambitieux…
Ce qui se passe est clair : une piste de sortie de crise s'est dégagée.
Ce qui l'est moins : pourquoi se dégage-t-elle aujourd'hui ? "Ce tweet (NdlR : annonçant l'entrée en négociation d'Anders) aurait pu être écrit depuis 600 jours. Quelle perte de temps inouïe", a commenté François De Smet, député Défi.
Le retour de l'axe MR-PS
La réponse tient en un mot : la confiance. Depuis un an et demi, cette dernière a été souvent martyrisée, trahie, et rompue. Mais ces derniers jours, dans le plus grand secret, Frédéric De Gucht, président d'Anders, est parvenu à la retisser quelque peu. Au point que l'axe MR-PS, qui s'était formé au sortir de l'été 2024, avant de se rompre après le veto du PS contre la N-VA, s'est reconstitué. Comme si la tentative d'Yvan Verougstraete de former un gouvernement de centre-gauche sans le MR n'avait été qu'un léger contretemps…
Les contacts informels ont débuté, comme l'a pointé Georges-Louis Bouchez dans son tweet, sur base du travail réalisé par Dirk De Smedt (Anders), ministre bruxellois des Finances, qui travaille depuis plusieurs semaines à la confection d'un budget.
Ces contacts ont mené à des rencontres, au cabinet du ministre De Smedt, entre Georges-Louis Bouchez, Ahmed Laaouej (PS) et Frédéric De Gucht (Anders). Le canal entre le président du MR et le patron du PS bruxellois a ainsi été rouvert.
De manière inédite, ces échanges et ces rencontres n'ont mené à aucune fuite, et sont restés secrets jusqu'à la prise d'initiative du président du MR, qui a annoncé la reprise des négociations dimanche soir.
Cet élément, à lui seul, témoigne du sérieux de l'initiative, de même que la manière dont des vieilles digues sautent, depuis plusieurs heures.
Ainsi, aucun des sept partis invités à négocier n'a rejeté la main tendue. Cela aussi, c'est inédit dans cette crise politique.
"Au poker, Frédéric De Gucht fait all in"
Le cas d'Anders est emblématique.
En changeant son fusil d'épaule, et en acceptant de négocier sans la N-VA (ce qu'il avait longtemps refusé), Frédéric De Gucht réalise un saut dans le vide sans certitude que le parachute va s'ouvrir…
Car au nord du pays, le narratif de la N-VA, qui consiste à dire que les socialistes ont dicté leur agenda aux partis flamands de la capitale, est particulièrement vivace.
"Bruxelles aura donc un gouvernement Vivaldi. Et le PS déterminera la coalition flamande. Anders n'est finalement pas si différent", a déjà réagi Cieltje Van Achter, cheffe de file bruxellois de la N-VA.
Pour le libéral flamand, c'est donc un "all-in". Si la tentative échoue, son image en ressortira abîmée en Flandre.
Mais ce revirement ne s'est probablement pas fait sans gages…
Anders n'accepte en effet de négocier que sous des conditions strictes. Il exige, notamment, un retour à l'équilibre budgétaire dès 2029.
Ce n'est pas neuf, certes, mais la portée de l'événement est ici bien différente : en validant l'entrée en négociations ce lundi, le bureau politique du PS bruxellois a implicitement souscrit au cadre fixé la veille par Georges-Louis Bouchez. Le président du MR avait en effet fait de ce retour à l'équilibre budgétaire une condition sine qua non dans son tweet de dimanche. En acceptant de s'asseoir à table sans ruer dans les brancards, les socialistes lèvent un verrou, transformant une exigence libérale en un socle commun aux sept partenaires.
Le changement de paradigme est considérable. Jamais, même lors des précédentes missions du MR ou du président des Engagés, Yvan Verougstraete, il n'avait été question d'éponger totalement la dette d'ici à la fin de la législature.
Le PS a obtenu l'exclusion de la N-VA
Le PS semble avoir acté cette rigueur en échange d'un trophée politique majeur : l'exclusion de la N-VA.
Il s'agit, pour Ahmed Laaouej, de l'aboutissement d'un an et demi d'un veto inflexible. Le socialiste, sur ce point, est parvenu à ses fins.
Pour Ahmed Laaouej, la pression devenait aussi de plus en plus forte. L'échec de la tentative du PS de remplacer la secrétaire d'État au Logement, Nawal Ben Hamou, au sein du gouvernement bruxellois a livré un enseignement : si le Parlement bruxellois penche bien à gauche, les socialistes ne le contrôlent pas, ou plus. Car le PTB ne s'est pas révélé être un partenaire fiable.
Surtout, la situation financière d'organismes comme Vivaqua ou la SLRB (société du logement de la Région Bruxelles Capitale) frise l'asphyxie. Et sans accord politique au sein du gouvernement en affaires courantes pour débloquer les 50 millions d'euros manquants, même l'ouverture du musée Kanal, projet phare des socialistes, reste en suspens.
La ministre-Présidence pour le MR
Le MR, de son côté, a accepté de reprendre les rênes pour ce qui s'apparente à l'offensive de la dernière chance. La condition est non négociable : la ministre-Présidence doit revenir aux libéraux francophones, même si l'identité du futur chef du gouvernement bruxellois n'apparaît pas clairement…
En cas de réussite, Georges-Louis Bouchez réaliserait un spectaculaire retournement d'image : il s'imposerait comme l'homme qui a débloqué la capitale, après avoir été longtemps désigné comme l'un des architectes de son enlisement.
"Si ça ne marche pas cette fois, on sera en affaires courantes jusqu'aux prochaines élections de 2029", résume une source libérale.
Le chemin reste toutefois semé d'embûches.
Personne n'a oublié qu'en juillet dernier, déjà, une tentative prometteuse de Georges-Louis Bouchez s'était crashée au décollage, tandis qu'une autre, ultérieure, avait été minée par le duel d'egos entre Georges-Louis Bouchez et Ahmed Laaouej. Cette fois, le "combat de coqs" semble avoir laissé place à la realpolitik.
Sur le fond, il faudra toutefois trancher les épineuses questions de la réduction des moyens alloués à la fonction publique, des subsides facultatifs, des moyens alloués à la STIB, du financement du musée Kanal, du logement social, du financement des communes, etc.
Groen attend de voir le fond
Du côté des écologistes flamands, la prudence reste de mise. Groen, par la voix d'Elke Van den Brandt, refuse d'acheter un chat dans un sac. La ministre bruxelloise de la Mobilité attend de voir si ses priorités, en matière de mobilité, survivront à la cure d'austérité bruxelloise qui s'annonce.
"Pour l'instant, nous n'avons ni textes, ni tableaux, ni agenda : il nous est donc impossible de nous exprimer sur le fond" a expliqué Elke Van den Brandt, après avoir accepté l'invitation du MR à négocier. Pour la cheffe de file des écologistes néerlandophones, l'enjeu est de taille : participer au déblocage sans pour autant brader l'héritage de la législature sortante, marqué par le plan Good Move.
Qu'a obtenu le CD&V ?
Si l'on imagine mal Les Engagés, constructifs depuis l'entame, adopter une posture de blocage, la position du CD&V demeure plus nébuleuse. Benjamin Dalle, chef de file des chrétiens-démocrates flamands à Bruxelles, a lui aussi validé l'entrée en négociation. Mais à quelles conditions ? La question reste en suspens.
Le casse-tête est arithmétique : le gouvernement bruxellois ne compte que trois maroquins dévolus aux néerlandophones pour désormais quatre partenaires (Groen, Anders, Vooruit et CD&V).
Cette équation impossible avait d'ailleurs paralysé la formation de la majorité flamande pendant près de six mois, au sortir des élections de juin 2024. L'hypothèse d'un poste de secrétaire d'État supplémentaire pour Benjamin Dalle avait circulé, par le passé, mais l'option ne semble plus d'actualité.
Ce point devra être éclairci.
Quoi qu'il en soit, après 600 jours, de solides arguments de fond seront nécessaires, pour celui qui devrait assumer la responsabilité d'un nouveau crash…