Grosse pression au CPAS suite à la réforme du chômage : "Les assistantes sociales ont l'habitude de s'adapter mais là, c'est quand même plus aigu"
Reportage à l'antenne de Neder-Over-Heembeek du CPAS de Bruxelles, où les exclus du chômage, aux parcours de vie compliqués, viennent solliciter un revenu d'intégration.

- Publié le 25-03-2026 à 11h03

Il est loin le temps où les villages de Neder-Heembeek et d'Over-Heembeek coulaient des jours paisibles le long du ruisseau Heembeek, quelque part entre Vilvorde et Bruxelles. Fusionnés par Napoléon en 1814, ils furent annexés à la ville de Bruxelles en 1921. Aujourd'hui, la section de Neder-Over-Heembeek, NOH pour les intimes, abrite une vingtaine de milliers d'habitants, soit près d'un dixième de la population totale de la Ville.
L'antenne de NOH du CPAS de Bruxelles est celle qui accueille le plus d'exclus du chômage depuis l'entrée en vigueur de la limitation de la durée des allocations de chômage à maximum deux ans. Au 13 mars, on en comptait 196, soit 10,8 % de tous les exclus du chômage domiciliés sur le territoire de la Ville.
Ce mardi matin, l'antenne, située rue du Wimpelberg, sur le trajet du tram 10, accueille une poignée de personnes venues solliciter l'aide du Centre public d'action sociale. Parmi celles-ci, notamment des exclus du chômage, qui espèrent toucher un revenu d'intégration sociale (RIS). C'est le cas de Nadia (prénom d'emprunt). Au guichet, une des accueillantes, installée derrière une paroi de verre, vérifie son identité, l'interroge brièvement et lui propose un rendez-vous avec une assistante sociale (AS) une demi-heure plus tard. Nadia va patienter dans la salle d'attente, où elle accepte de raconter son parcours.

Les larmes de Nadia
"J'ai reçu un courrier de l'Onem m'annonçant la fin des allocations de chômage le 28 février. Je ne m'y attendais pas. Mon mari a une maladie chronique et il est sur la mutuelle. Moi, je cherche du travail", raconte-t-elle, les yeux embués de larmes. "Je suis d'accord que l'on fasse travailler ceux qui en sont capables. Il ne faut pas être fainéant. Mais cela fait deux ans que je donne mon CV et partout on me répond qu'on préfère les jeunes. Ou qu'il faut parler deux ou trois langues. Ou qu'on n'engage pas parce que les chiffres de vente ne sont pas bons. Moi, j'ai quarante ans. J'ai travaillé dans la vente et dans l'esthétique. Après, j'ai eu un enfant et j'ai arrêté de travailler pendant trois ans. J'ai recommencé puis j'ai de nouveau arrêté parce que mon petit avait des problèmes de santé. Maintenant, j'envoie encore plus de CV. Mais il n'y a pas assez de travail pour tout le monde. On peut couper le chômage mais alors il faut plus de travail et faciliter les embauches."
Les gens vont devenir agressifs, ils vont se mettre à voler. Quelqu'un qui a faim ne réfléchit plus aux conséquences de ses actes. Cela fait peur, tout ça. Moi, je suis perdue.
Nadia est inquiète face à l'avenir. Le sien et celui de la société en général. "Tout devient cher. Les gens vont devenir agressifs, ils vont se mettre à voler. Quelqu'un qui a faim ne réfléchit plus aux conséquences de ses actes. Cela fait peur, tout ça. Moi, je suis perdue", lâche-t-elle, séchant ses larmes avec un mouchoir. "Nous sommes propriétaires de notre logement, mais de grosses factures sont arrivées. La seule chose que j'ai trouvé à faire, c'est venir ici. Pourtant, je ne voulais pas. Pour moi, le CPAS, c'est vraiment pour des situations spéciales. C'est bizarre d'être ici. J'espère que ce ne sera que pour quelques mois."
Des récits de vie comme celui de Nadia, les assistantes sociales de NOH en entendent tous les jours. Difficile à encaisser, surtout quand on sort à peine de l'école d'AS, comme Meriam Bouaissa, engagée il y a cinq mois, en prévision de l'arrivée des exclus du chômage. "Mais nous avons été formées et nous sommes soutenues par les responsables de l'antenne. Leur porte est toujours ouverte. Et puis on essaie de prendre de la distance avec les situations, pour faire notre travail au mieux." Les repas de midi entre collègues, où l'on rit beaucoup, permettent aussi d'évacuer la pression.
40 % des exclus au CPAS
Car "la pression est très forte sur les équipes, je veux leur rendre hommage", souligne David Weytsman (MR), le président du CPAS de Bruxelles. Il explique que l'accueil a été renforcé dans les seize antennes du CPAS et que trois nouvelles antennes ont été ou seront prochainement ouvertes, afin de décharger les autres. "L'objectif de ces renforts, engagés à partir de septembre dernier, était d'être prêt pour les premières exclusions dès le premier janvier (même si mars et avril sont les mois les plus chargés), mais également de diminuer la charge de travail de 110 à 80 dossiers individuels en moyenne par AS."
Le CPAS de Bruxelles a estimé que 40 % des personnes privées de leurs allocations de chômage (environ 3 500 sur 8 000) viendraient frapper à la porte du CPAS. Et cette estimation se confirme, selon David Weytsman. "Près de 1 800 personnes ont déjà introduit une demande. Dans 30 % des cas, ces personnes ont des problèmes familiaux, de logement ou de santé qui les empêchent de travailler. On essaie de leur apporter de l'aide. Les autres sont dirigés vers l'emploi ou la formation, notamment grâce à des partenariats avec les missions locales pour l'emploi."
"Cela prévient la violence"
Selon Flavie Kirschfink, responsable de l'antenne NOH, l'afflux de demandeurs, déjà important habituellement, a nettement augmenté avec la limitation du chômage. "On a reçu des renforts : nous étions 12 AS, et nous en avons eu 2 en plus. Et puis on s'est adapté. Avant, chaque AS recevait les demandeurs de son secteur. Aujourd'hui, chacune reçoit des gens de tous les secteurs. Cela permet d'acter une demande le jour même. L'AS du secteur concerné reprend ensuite le dossier. Cela permet de rassurer les gens dès le premier jour. Ils ont un accusé de réception. Ils obtiennent un rendez-vous et connaissent les démarches à accomplir."
Cette façon de procéder a sans soute contribué à une forme de sérénité, alors que certains craignaient, avec les exclusions du chômage, une hausse de l'agressivité, voire de la violence dans le chef des bénéficiaires. "Les gens sont pris en charge, ils se sentent considérés. Cela prévient la violence", analyse Neslihan Ozkara, responsable adjointe de l'antenne. "Il n'y a pas eu d'augmentation de la violence, confirme Flavie Kirschfink, je ne dois pas descendre à l'accueil plus souvent que par le passé."
"Le corps qui lâche"
"Nous devons nous adapter, reprend Neslihan Ozkara. Comme avec le Covid, la guerre en Syrie ou en Ukraine." "Les AS ont l'habitude de s'adapter, appuie Flavie Kirschfink. Mais là, c'est quand même plus aigu." D'ailleurs, l'épuisement guette le personnel de l'antenne. "On a davantage de malades, admet la responsable. Pas de burn-out, non, mais le corps qui lâche, à cause de la fatigue."
Avec la nouvelle vague d'exclusions attendue en avril, aussi importante que celle du mois de mars, la pression n'est pourtant pas près de diminuer.