Au "Comme chez soi", on vieillit doucement (presque) comme à la maison : "De toute façon, on ne sait plus faire marche arrière"
Dans cette résidence pour personnes âgées au cœur d'Ecaussinnes, l'accueil des aînés est "potentiellement évolutif". Les seniors valides représentent une minorité. Beaucoup de résidents présentent des troubles cognitifs.

- Publié le 15-05-2024 à 14h10

Mourir, ce n'est rien. Mais vieillir… Au "Comme chez soi", maison de repos (46 lits) et de soins (70 lits) au cœur du village d'Ecaussinnes (province du Hainaut), malgré la contrainte de la collectivité, on veut que les personnes âgées se sentent bien, dans une ambiance chaleureuse, sécurisante et respectueuse.
La résidence est plantée dans un cadre verdoyant. L'aménagement de nouvelles ailes a permis de créer onze chambres individuelles et un studio avec kitchenette, à l'étage supérieur. Nicole et Charles, qui se suivent sur la pente des 84 ans, en sont les heureux occupants. "Je vous le dis d'avance : je ne loue pas l'appartement, rigole le résident en ouvrant la porte. C'est la tranquillité : mieux que chez nous." Depuis qu'il est au "Comme chez soi", Charles a pris deux kilos et demi. "Ça prouve qu'on mange bien ici." Chaque jour, il fait ses deux balades dans le village : trois kilomètres le matin et trois kilomètres l'après-midi.
"Je sais encore faire un peu ma popote"
Nicole fait le tour du propriétaire. Dans le hall d'entrée, une minuscule plaque de cuisson, un évier, un frigo. "Je sais encore faire un peu ma popote : chauffer un œuf ou un petit boudin." Le couple n'a pas emporté ses meubles en chêne, trop volumineux. "J'ai juste pris mes deux relax."
Comme elle a travaillé dans un home, Nicole connaît la musique. "C'est beaucoup mieux d'être inscrits à l'avance, au cas où…" Dans leur cas, c'était fait depuis sept ans. Et puis il y a eu cette chute, ces opérations, une grosse fatigue. "On ne savait plus rester seuls." Le lundi, ils ont visité l'appartement ; le mardi, ils emménageaient. Charles ne tourne pas autour du pot : "Il ne faut pas le dire autrement : c'est notre dernière maison".

Un accueil "potentiellement évolutif"
D'ailleurs, au "Comme chez soi" (qui fait partie du groupe Jolimont), l'accueil est "potentiellement évolutif". Parmi les résidents, il y a des personnes âgées valides (une minorité), d'autres en perte d'autonomie physique et/ou psychique, invalides, désorientées ou en fin de vie. Kathalyn Preaux, directrice de la résidence, dirige depuis 24 ans des maisons de repos, d'abord dans le secteur privé, pendant 9 ans, avant d'obliquer vers le secteur public. Depuis la pandémie de Covid, en mars 2020, elle constate une évolution : les résidents avec des troubles cognitifs, compliqués à gérer, sont nettement plus nombreux. "Il y a énormément de personnes confuses : ça perturbe celles qui sont bien", estime Nicole. " On est dans la réflexion pour aménager des endroits plus spécifiques. On pourrait, par exemple, installer des cloisons amovibles dans le restaurant, qui est une grande pièce", répond la directrice.
"Si jamais un des deux partait…"
L'octogénaire l'interroge encore à propos d'une perspective qui la tracasse. Une question rhétorique dont elle connaît la réponse. "Si un de nous deux décède, l'autre ne peut pas rester dedans ?". Kathalyn Preaux confirme. De fait, "si jamais un des deux partait", il faudrait libérer les lieux pour un autre couple. À moins qu'une sœur ou une belle-sœur prenne la place dans le studio.
"En haut, on se plaît bien", reprend l'octogénaire. "En haut", où se retrouvent les résidents les plus valides ou, en tout cas, ceux qui ont encore leur tête. "En bas, il y a les malheureux."

Mais pas uniquement. Alice, 74 ans, habite depuis bientôt deux années une petite chambre au rez-de-chaussée, avec accès direct à la terrasse et au jardin. Elle s'y sent bien. "On aime autant ne pas déménager. Les perturbations, ce n'est pas bon pour la santé", s'amuse-t-elle.
"Les activités sont extra !"
Passionnée de voyages, de conférences, de visites de musées, la dame vivait à Mons. Seule. Le Covid est passé, lui flanquant de graves problèmes respiratoires, qui ne s'améliorent pas. "C'était difficile. Cela a tué les gens." Alice a dû être hospitalisée un mois pour une pneumonie. Retour à la maison. Elle fait deux vilaines chutes. "Mons n'est pas une ville faite pour marcher". Elle se fait livrer les repas à domicile, reçoit une aide médicale, s'équipe d'un système de téléassistance. Mais elle tombe une nouvelle fois chez elle, sans réussir à se relever. Elle est emmenée aux urgences par les pompiers. Alice a été hospitalisée en gériatrie. Un mauvais souvenir : "Le personnel n'était pas empathique". Mais elle ne peut plus rentrer chez elle. Au "Comme chez soi", elle s'est rapprochée de sa fille, qui habite à quelques kilomètres. Alice est reliée à une bouteille d'oxygène. "Ici, je me sens en sécurité. Mais ce qui est surtout très bien, ce sont les activités. Extra !"
Du chili con carne au menu de l'atelier culinaire
À la maison de repos d'Ecaussinnes, les bénéficiaires sont impliqués dans les décisions : aménagement des locaux, confection des menus, organisation du programme d'animation. Dans la salle du grand restaurant, autour d'un café et de petits gâteaux, quelques dames vantent la variété des possibilités. "On chante, on fait des jeux de mémoire, du Lotto, du Scrabble, du bricolage… Et le premier mai, on a reçu du muguet", énumère l'une. "On danse. Il y a gym tous les lundis et un atelier culinaire mensuel, s'emballe une autre. La dernière fois, on a fait du chili con carne, chacun selon ses possibilités, avec l'équipe d'animation cuisine."

Il y a deux semaines, les résidents ont pu faire une sortie à Bruxelles, avec le petit bus aménagé pour les chaises roulantes, pour voir l'exposition Titanic et faire l'expérience immersive dans l'univers de Van Gogh. " Seule chez moi, je n'aurais pas pu faire tout ça. J'aurais déprimé", affirme Alice.
Qui s'occuperait de Bandit ?
Nadia (81 ans) le dit sans filtre : elle est entrée à reculons, fin août 2023, dans la maison de repos d'Ecaussinnes. "C'était à mon grand déplaisir, obligée par ma famille". Après une hospitalisation, un placement brusque, sans passage autorisé par la case maison. "Au début, j'avais le sentiment d'entrer en enfer. J'étais là malgré moi. C'était difficile à vivre." Au début de son séjour, Nadia reste terrée. "Honnêtement, il m'a fallu beaucoup de courage pour réussir à quitter mon trou. Progressivement, je suis sortie de ma chambre. Là, j'ai repris du poil de la bête", dit-elle. Même si les relations familiales restent compliquées avec un frère qui ne passe qu'une demi-heure par semaine, montre en main. Mais il amène Bandit, son chihuahua de quinze ans, le chien de Nadia. "C'est dommage qu'il ne puisse pas vivre ici : il ne fait que 2,7 kg." Malgré tout, elle comprend : qui s'occuperait de Bandit à la résidence si elle n'est plus en mesure de le faire ?

Un bureau de vote le 9 juin dans la maison de repos
En 2040, un million de Belges auront plus de 80 ans. Les bobos s'accumulent avec le grand âge. Les questions liées à l'autonomie, qui décline, et à la dépendance, qui s'installe, doivent déjà, aujourd'hui être au centre des politiques publiques. La plupart des aînés rêvent de pouvoir mourir à la maison, de préférence dans leur sommeil et sans avoir souffert de grave maladie. Mais rester chez soi n'est pas possible dans tous les cas. Aujourd'hui, en Wallonie, environ 10 % des seniors de 70 ans et plus résident en maison de repos. C'est plus rarement un plan de fin de vie, programmé, qu'une contrainte, parce qu'on ne peut plus faire autrement.
Au "Comme chez soi", on n'est pas exactement comme à la maison, mais on s'en rapproche. "De toute façon, on ne sait plus reculer. On ne sait plus faire marche arrière", constate Nicole.
Le 9 juin, un bureau de vote sera installé ici, accessible aux résidents et aux habitants d'Ecaussinnes. Les trois dames disent ne pas attendre grand-chose des élections. Et même "rien du tout !". Nadia exhorte quand même les politiques à "faire un gros effort pour les soins de santé, où il y a un manque criant de personnel".