Faut-il autoriser les animaux de compagnie dans les maisons de repos?
Pour les personnes âgées, le passage de la maison à la seniorie est un moment souvent difficile à vivre. Il l'est également pour la famille qui culpabilise de "placer" maman ou papa, grand-maman ou grand-papa. Garder son chien, son chat ou son lapin à ses côtés permet au senior de bénéficier d'un certain réconfort au quotidien, et de rester actif. Les maisons de repos en sont bien conscientes, mais toutes ne sont pas en mesure d'accueillir ces animaux de compagnie.

- Publié le 06-05-2024 à 10h58

"Lorsqu'ils entrent chez nous, les résidents ont souvent le sentiment d'avoir tout perdu. Pour ceux qui viennent avec leur animal, la cassure est un peu moins grande"
Deux chats, deux chiens, deux perruches et un lapin ont élu domicile à la résidence Nuance, une maison de repos et de soins (MRS) située à Forest en région bruxelloise. Depuis sa fondation, fin 2019, l'institution accepte d'accueillir les animaux de compagnie de leurs 121 résidents. Un choix pleinement réfléchi et assumé, explique sa directrice Virginie Nys.
Pourquoi avez-vous choisi d'accueillir les animaux de compagnie de vos résidents?
Précisément parce que cela s'inscrit dans notre philosophie qui est de dire que la maison de repos doit être une continuité de la vie. Lorsqu'ils entrent chez nous, les résidents ont souvent le sentiment d'avoir tout perdu : la maison, le statut par rapport à la famille… Pour ceux qui viennent avec leur animal, la cassure est un peu moins grande. Cela vient de la maison et leur permet de retrouver dans leur nouvel espace un fonctionnement "comme à la maison".
Désinstitutionnaliser le côté "soins", c'est ce que nous tentons de développer dans tout ce que nous entreprenons au quotidien. Du point de vue de la famille, c'est un grand soulagement que d'apprendre que leur père ou leur mère, leur grand-père ou leur grand-mère va pouvoir garder son animal à ses côtés. D'une certaine manière, cela déculpabilise la famille.
Qui s'occupe et soigne l'animal ? Le résident ou le personnel de votre maison de repos ?
Nous demandons que l'animal soit géré par le résident lui-même, par sa famille ou par quelqu'un d'autre. Nous sommes d'ailleurs en train de rédiger une charte à ce sujet : nous gardons un droit de rejet de l'animal si cela ne se passe pas bien, s'il mord le personnel ou autre.
Parfois, il arrive que le résident ne soit plus en mesure de s'occuper de son animal. Chez nous, il y a par exemple un chat qui a une "cat-sitter". Tous les jours, cette personne vient soigner et nourrir l'animal. La famille de sa maîtresse a fait ce choix-là, car elle est bien consciente du réconfort qu'apporte le chat à la résidente. Si aucune solution n'est trouvée, la famille doit reprendre l'animal. Mais parfois, il arrive également qu'un autre résident décide de s'occuper de chien ou du chat de la personne qui n'est plus en capacité de s'en occuper. Cela crée du lien, et c'est une source d'occupation.
De quelles manières le soin de l'animal occupe-t-il la vie du senior?
C'est l'animal qui vient rythmer la journée : il faut sortir le matin pour aller le promener, et c'est pareil le soir. C'est une raison de sortir de sa chambre, de rester actif. Cela constitue également un très bon canal de socialisation, un moyen de conserver un contact avec la société extérieure à la résidence.
Au sein de notre unité qui prend en charge les personnes atteintes de démence avancée, nous collaborons avec une société qui vient toutes les deux semaines avec deux chiens pour pratiquer de l'animale thérapie. Les animaux passent du temps avec ces personnes qui sont terriblement démentes. Cela leur fait un bien fou : elles viennent près des chiens, les caressent… C'est incroyablement fort. Enfin, il arrive que certaines familles déposent à la résidence leur animal lorsqu'elles partent en vacances. C'est très important pour le senior, car cela signifie qu'il conserve son rôle social par rapport à sa famille.
Sur le plan de la logistique et de l'hygiène, comment vous organisez-vous ?
D'une part, nous avons cet avantage à Nuance de n'avoir que des chambres individuelles. Cela facilite grandement les choses puisque les nuisances de l'animal se limitent a priori à la chambre du résident. La configuration architecturale du bâtiment, la terrasse et le jardin nous permettent également l'accueil d'animaux domestiques. D'autre part, nous collaborons avec un vétérinaire qui se déplace régulièrement à la résidence. Dès que nous avons un doute, nous le faisons venir.
Quant à la question de l'hygiène, nous n'avons jamais eu de problèmes jusqu'ici. Les familles sont ultra-attentives à l'hygiène des animaux, qui sont toilettés et très bien suivis du point de vue vétérinaire. C'est comme si les familles étaient bien conscientes du "cadeau" qui leur est fait.
"Vu l'architecture du bâtiment et la taille de nos chambres, nous ne serions pas dans les clous en termes de bien-être animal"
Ils ont bien tenté une fois en 2009, mais n'ont pas transformé l'essai. À la résidence Les Heures douces, maison de repos (MR) située à Ixelles en région bruxelloise, les animaux de compagnie des résidents ne sont pas acceptés. Chloé Smith, la directrice de l'institution, s'en explique.
Pourquoi avez-vous fait le choix de ne pas accueillir les animaux de compagnie dans votre maison de repos ?
Nous avons fait ce choix pour trois raisons. D'abord, pour une raison d'hygiène. Avoir des animaux à l'intérieur nécessite plus d'entretien et de nettoyage, ce qui signifie d'avoir plus de personnel et, par conséquent, plus d'argent à dépenser. Nous ne l'avons pas. Et il n'existe pas à ce jour de subsides pour les maisons de repos qui accueillent les animaux de compagnie des résidents.
Ensuite, pour une raison liée à l'architecture du bâtiment : nous disposons de chambres simples de 15 mètres carrés et de chambres doubles de 25 mètres carrés. Nous n'avons pas de jardin. Cela signifie que nous ne serions pas dans les clous en termes de bien-être animal si nous acceptions d'héberger des animaux dans les chambres.
Enfin, il y a toute la question de l'autonomie des résidents : une personne peut arriver en bonne forme en maison de repos, puis se retrouver quelques mois plus tard dans l'incapacité de s'occuper de son animal. Que fait-on alors ? C'est ce qui nous est arrivé en 2009. La résidente est décédée et nous nous sommes retrouvés avec l'animal sur les bras. Un certain nombre de nos résidents sont isolés, ils n'ont pas ou plus de famille. C'est un facteur dont il faut tenir compte.
La présence de son animal de compagnie apporte un réconfort non négligeable à la personne âgée, précisément lorsque celle-ci est isolée. Prenez-vous cet élément-là en considération?
Oui, nous en sommes parfaitement conscients. C'est la raison pour laquelle nous avons opté pour une solution intermédiaire : les chiens du personnel viennent à la résidence. Pour le moment, nous avons trois chiens qui sont accueillis chaque semaine et qui participent à des activités collectives ou à des séances individuelles. Ces chiens ne sont pas formés par des professionnels, mais nous sommes en mesure de les tester et de voir s'ils ont ou pas un bon caractère. Ils vont dans les chambres des résidents qui n'ont plus la capacité de sortir de leur chambre. Cela leur fait beaucoup de bien.
À défaut d'accueillir des chiens et chats, vous avez un jour expérimenté la chose avec des lapins. Pourquoi cela s'est-il mal passé ?
Oui, les lapins sont morts après avoir ingurgité des médicaments. C'est en effet un point non négligeable : beaucoup de médicaments circulent dans notre maison de repos. Dans le cas des lapins, nous pensons que des résidents atteints de démence ont lancé leurs médicaments par la fenêtre, et que les lapins les ont ensuite avalés. Une autre fois, un résident pourrait très bien donner à son chien un médicament comme il lui donnerait un bonbon. Cela a bien évidemment des conséquences catastrophiques.
Avez-vous déjà été confrontée à des situations où le senior renonce à s'installer chez vous car vous n'acceptez pas les animaux domestiques?
Oui, j'ai eu un cas : la dame en question voulait garder son chat, et a par conséquent décliné son entrée chez nous car ça n'était pas possible. Que les choses soient claires : si nous avions les infrastructures adéquates, il est évident que nous accueillerions les animaux de compagnie au sein de notre résidence.