Comment les francophones se font trop souvent berner lors des négociations politiques
Tandis que les négociations pour la formation d'une majorité "Arizona" reprennent cette semaine sous la direction du formateur et nationaliste flamand Bart De Wever, la journaliste Nicole Burette sort un livre, sorte de manuel de la négociation politique en Belgique. Outre les stratégies de "prise de pouvoir" de la Flandre qu'elle décortique, l'intéressée exhorte les francophones, victimes de leur passivité, à un sursaut… À commencer à la table des "négos".

- Publié le 12-08-2024 à 09h52
- Mis à jour le 14-08-2024 à 10h51

Se présenter unis et en rang ordonné, maîtriser la langue de son interlocuteur, sortir des arguments en béton, soumettre des propositions chiffrées élaborées avec des spécialistes de tout poil, s'appuyer sur l'expertise des centres d'étude des partis, ne plus être attentistes en laissant l'initiative à la Flandre, se battre bec et ongles pour Bruxelles, la capitale, bien plus qu'un symbole pour les francophones… C'est une mine de conseils et de précieux rappels dont les négociateurs politiques du pays, singulièrement francophones, seraient bien inspirés de s'imprégner avant de replonger la tête la première dans le dur des négociations fédérales. Avec son livre "Voor het nederlands, druk één ! Pour le français, tapez deux…" (Couleur livres, 226 p., 23 euros), sorte de manuel à l'usage de nos décideurs, la journaliste retraitée Nicole Burette frappe fort et au bon moment.
Pour rappel, le nationaliste flamand Bart De Wever est actuellement chargé par le Roi de former un gouvernement que d'aucuns surnomment déjà "Arizona" car composé des cinq partis suivants : N-VA, MR, Engagés, Vooruit et CD&V. Les deux négociateurs francophones Georges-Louis Bouchez et Maxime Prévot savent qu'ils n'ont pas droit à l'erreur, que chaque point ira se chercher avec les dents, que chaque défaite dans la "négo'" se paiera tôt ou tard.
"La Flandre triche. Dans son discours et dans ses actes"
L'histoire politique et institutionnelle de notre pays montre en effet à quel point les six réformes de l'État, fruit d'accords arrachés le plus souvent au bout de la nuit, ne sont pas toutes de franches réussites. Nicole Burette, elle, va plus loin dans son livre en dénonçant les "marchés de dupes à l'avantage de la Flandre que furent la plupart des réformes de l'État depuis des décennies. Souvent en échange de maigres contreparties reniées par la suite", écrit-elle. L'intéressée, qui s'appuie sur quatre années de recherches et de nombreux témoignages, va jusqu'à parler de "tricherie" dans le chef de la Flandre. Morceau choisi : "La Flandre triche. Dans son discours et dans ses actes. Elle triche en martelant une image caricaturale des francophones qui déforme la réalité, mais qui finit par percoler à force d'être répétée. Elle triche en se présentant comme la vache à lait alors que, depuis plusieurs décennies, elle obtient à chaque réforme institutionnelle et autres clés budgétaires, le beurre et l'argent du beurre en échange de promesses ou d'accords qu'elle renie par la suite. Elle omet de se rappeler que cette accumulation de deals qui lui sont favorables, d'investissements préférentiels dont elle bénéficie de la part de l'État fédéral sans discontinuer depuis des décennies est pour beaucoup dans sa prospérité actuelle et dans le taux d'emplois dont elle s'enorgueillit […]". Un processus qui, s'il s'est certes accéléré au cours des dernières années, était toutefois déjà observable à la fin des années 1960 avec le fameux "État CVP" qui avantageait le nord du pays et qui était déjà dénoncé par certains francophones.
Le sport de haut niveau, une vitrine en or
En développant dans son ouvrage de nombreux exemples, souvent édifiants, Nicole Burette entend rappeler à la Flandre "que la Wallonie est son plus gros client", dit-elle, et "qu'elle ferait bien de s'en souvenir". Dans le même temps, elle épingle ce qu'elle appelle la "prise de pouvoir galopante" de la Flandre sur la Belgique, dans tous les domaines qui comptent : politique, administrations, entreprises, diplomatie, culture, justice, santé ou encore sport.
Dans le contexte des Jeux olympiques de Paris qui viennent tout juste de se terminer, il est particulièrement intéressant de lire à quel point les Flamands investissent dans le sport de haut niveau, celui qui porte haut le drapeau flamand, là où la Fédération Wallonie-Bruxelles/Communauté française a préféré miser sur le sport pour tous. En soi, ce n'est donc pas une surprise si les néerlandophones trustent la majeure partie des postes stratégiques au sein des fédérations sportives et des équipes de première. Mais cela mérite sans nul doute d'être souligné.
Dehaene et les "Toshiba boys"
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi les francophones ont-ils laissé aller les choses dans la plus grande passivité, et continuent-ils de le faire ? C'est finalement le point le plus essentiel, c'est aussi celui qui justifie la motivation première de la journaliste à publier son ouvrage. "On peut notamment avancer que leur faiblesse (celle des francophones, NdlR) vient du fait qu'ils se présentent généralement aux négociations en ordre dispersé, sans projet suffisamment bétonné et ambitieux, et quelque peu complexés par la réputation d'assistés qui les précèdent", écrit Nicole Burette. Qui poursuit : "En face, c'est l'inverse : un projet fort, un bloc soudé qui ne transige sur rien ou presque et un certain talent pour ridiculiser ou faire passer pour anti-belgicain et provocateur de crise, tout francophone qui fait de la résistance. Ce n'est pas "Madame Non" (Joëlle Milquet) qui nous contredira […]".
On peut en tout cas donner raison à l'intéressée lorsqu'elle épingle le "bazar" (sic) que représentent la Région wallonne, Bruxelles et la Fédération Wallonie-Bruxelles (Communauté française) face au seul bloc qu'est depuis les années 1980 la Flandre, où Région et Communauté ont été fusionnées. Sur la forme, faut-il pour autant considérer que les francophones obtiennent moins ce qu'ils veulent en négociation sous prétexte d'une présumée impréparation générale toujours difficile à prouver ?
L'épisode des "Toshiba boys" n'est pas une légende. Dans les années 1980, Jean-Luc Dehaene se présentait aux négociations flanqué d'une armée de technocrates procédant sur leurs ordinateurs portables de la marque japonaise à des simulations socio-économiques. C'est notamment à cette époque que les modèles de la loi de financement des différents niveaux de pouvoir ont été élaborés. Face à eux, rapporte la journaliste au travers des témoignages qu'elle a récoltés, "les francophones de l'époque, en l'occurrence Philippe Moureaux et Gérard Deprez, arrivaient munis de leurs seuls crayon et calculette, manifestement impréparés".
Le "kern", ce vrai lieu du pouvoir
Selon elle, l'histoire récente montre à plus d'une occasion comment les grands équilibres historiques entre Flamands et francophones sont toujours plus malmenés, la majorité "Suédoise" de 2014 – où le MR s'est retrouvé seul parti francophone du gouvernement – incarnant ce "tournant". "Jusque-là, écrit-elle, on avait préservé un certain équilibre et un respect relatif entre les uns et les autres, cette législature marque le début d'une Flandre décomplexée prête à mettre le grappin sur un maximum d'institutions et de lieux de pouvoir […]". À cet égard, il sera particulièrement intéressant d'analyser au cours des prochaines semaines comment les compétences ministérielles et équilibrages au sein du "kern" (Conseil des ministres restreint) seront arbitrés par le formateur, nationaliste flamand Bart De Wever et les négociateurs "arizoniens".
D'ici là, la lecture de l'ouvrage de Nicole Burette, qui consacre également un large chapitre aux transferts Nord-Sud et aux concepts forcément sensibles de "majorité" et de "minorité", est recommandable à tous ceux qui souhaiteraient se rafraîchir la mémoire quant au passif institutionnel de notre pays… Avec, en prime, des idées de solutions parfois jusqu'au-boutistes pour s'en sortir.