"La façon dont Julie Taton est utilisée a un côté un peu humiliant pour elle"
Caroline Sägesser (Crisp) revient sur la candidature controversée de Julie Taton à Mons et sur le pas de côté du président du PS à Charleroi, dans le cadre de notre nouveau rendez-vous "Focus Communales".

- Publié le 04-09-2024 à 15h32
- Mis à jour le 11-09-2024 à 15h43

La campagne en vue des élections communales du 13 octobre est officiellement lancée. Les partis présentent leurs têtes de liste dans les différentes localités. Les troupes se regroupent et unissent leurs forces. Pour le meilleur… et pour le pire. On l'a vu ces derniers jours, plusieurs candidatures font couler beaucoup d'encre. Celle de Julie Taton (MR) à Mons, dont la domiciliation dans la ville du Doudou n'a pas été acceptée, et celle d'Hadja Lahbib (MR) à Schaerbeek, dont le nom a été proposé pour le poste de commissaire européenne. D'autres font débat. Comme celle de Thomas Dermine (PS) à Charleroi, qui succède à son président de parti pour tirer la liste socialiste du Pays Noir. Dans le cadre de son nouveau rendez-vous hebdomadaire "Focus Communales", La Libre a interrogé Caroline Sägesser, chercheuse au Crisp (Centre de recherche et d'information socio-politiques), afin de décrypter les derniers temps forts de la campagne.
On a appris ce lundi que le MR allait proposer le nom d'Hadja Lahbib comme commissaire européenne. Même si elle reste tête de liste libérale et candidate bourgmestre à Schaerbeek, est-ce que cela ne risque pas d'affaiblir le parti dans la commune bruxelloise ?
La réaction de Bernard Clerfayt (Défi), qui l'a félicitée pour son départ de la commune, en dit long. Mais Hadja Lahbib n'est pas la seule candidate dans cette situation. Il y a également Elisabeth Degryse (Les Engagés), Ahmed Laaouej (PS) et David Lesterh (MR). A chaque élection communale, des gens qui sont appelés à rester ou à devenir ministres tirent la liste de leur parti dans leur localité alors qu'ils ne pourront pas exercer le mandat de bourgmestre. Même si cette pratique est dénoncée à chaque scrutin dans les médias, les électeurs ne semblent pas sanctionner dans les urnes ce type de comportement. Donc les partis continuent à y avoir recours. Cela reste un gros problème au niveau de la qualité de la démocratie.
Ne risque-t-elle pas de devoir délaisser la campagne afin de préparer son audition pour son poste de commissaire européenne ?
C'est essentiellement un problème pour elle. Mais le souci est le même pour celles et ceux qui exercent déjà une charge importante. Par exemple, Elisabeth Degryse a un très large portefeuille à la tête de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Elle va maintenant devoir en plus prendre un peu de son temps pour faire campagne à Uccle. L'électeur peut penser raisonnablement que c'est du temps qu'elle ne consacre pas à sa fonction. On peut également prendre l'exemple d'Ahmed Laaouej et de David Leisterh qui sont en pleine négociation pour la formation d'un gouvernement à Bruxelles. Ils mettent donc ces discussions de côté quand ils font campagne dans leur commune.
Le choix d'Hadja Lahbib en tant que commissaire européenne agite en tous les cas la section schaerbeekoise du MR. Certains voudraient qu'elle soit remplacée. Soutenez-vous cette idée ?
Le MR schaerbeekois a un problème depuis la scission de la fédération avec le FDF. C'est un parti qui est complètement exsangue dans cette commune. Toute la stratégie pour le scrutin d'octobre est basée sur la notoriété d'Hadja Lahbib. Je doute qu'on la remplace. Cela dépend du degré d'autonomie de la section locale par rapport à la direction du MR. Ce serait certainement une bonne idée sur le plan de la qualité de la démocratie. Mais pour les libéraux et leurs résultats au scrutin d'octobre, je n'en suis pas persuadée. On voit à quel point les électeurs continuent à donner un véritable bonus à la notoriété des candidats, parfois au détriment de leurs compétences ou de leur volonté de s'impliquer dans le mandat auquel ils sont candidats.
Ne trompe-t-on pas l'électeur avec ce genre de démarche ? Ne faudrait-il pas être plus strict ?
On trompe l'électeur si on n'affiche pas clairement ses intentions. Pour Hadja Lahbib, Elisabeth Degryse... on ne cache rien. C'est le système finalement qui permet ça, qui trompe l'électeur. On pourrait envisager de contraindre les gens à effectuer le dernier mandat pour lequel ils ont été élus. Ce qui me semble négatif, c'est qu'à multiplier ces hyper-personnalités, ces gens qui sont censés pouvoir faire tout en même temps, on accroît l'idée que finalement être ministre ce n'est pas un job qui demande 10 ou 12 heures d'application par jour. L'autre dommage collatéral, c'est cette absence de spécialisation. Les personnalités politiques sont vues comme des personnalités aptes à attraper des voix à tous les niveaux de pouvoir. Cela veut dire aussi qu'on ne suppose pas qu'il y a une sorte d'expertise qui est nécessaire. Hadja Lahbib, qui a été ministre des Affaires étrangères, se retrouve ensuite candidate à la Région bruxelloise alors qu'a priori elle n'a pas eu l'occasion de travailler les matières régionales pendant les deux ans où elle siégeait au sein du gouvernement fédéral. A présent, elle est candidate au niveau de la commune de Schaerbeek. Or, on ne voit pas non plus quand et comment elle aurait acquis une expertise pour gérer une commune. Ca donne aussi l'impression que ces politiques, à travers leurs caractéristiques propres - leur charisme, leur intelligence... -, sont prêts à tout gérer et qu'il ne faut pas sérieusement se préparer à exercer des responsabilités à un niveau de pouvoir, à découvrir des dossiers, les travailler...
Du côté de Mons, on a vu une controverse éclater suite au refus de domiciliation de Julie Taton. Cette polémique autour de la candidate propulsée dans la ville du Doudou ne va-t-elle pas finir par coûter des voix au MR ?
On pourrait l'imaginer. On est effectivement face à un parachutage politique encore différent de ceux évoqués précédemment. Ici, on est face à une candidate que l'on déménage dans le but d'obtenir des voix dans sa nouvelle commune de résidence. La manœuvre est encore plus évidente et plus critiquable. D'autant plus qu'elle se double de problèmes relatifs au respect des dispositions légales en matière de domiciliation.
Était-ce un choix malin de Georges-Louis Bouchez de miser sur Julie Taton à Mons ?
J'ai l'impression que la popularité personnelle de Georges-Louis Bouchez est quand même très grande à l'heure actuelle. Donc je me demande si la candidature de Julie Taton en plus de celle du président du MR à Mons apporte un vrai plus au parti. Il a sans doute fait ses propres calculs. Mais si la controverse dure, on peut se demander s'il n'y aura pas un effet contreproductif. Sauf à supposer qu'ils arrivent à démontrer qu'il y a eu un acharnement vis-à-vis de Julie Taton de la part d'une administration dominée par le PS. Mais ce n'est pas du tout l'impression que l'on a maintenant. Tout un chacun qui a été confronté à cette procédure de changement de domicile sait que la visite domiciliaire n'est que la simple procédure qui s'applique à tout le monde.
D'autant que cette histoire les met tous les deux à mal vu qu'ils ont dû se justifier, tenter de convaincre qu'il n'agissait pas d'une manœuvre électorale...
Oui, c'est vraiment très particulier ! Il faudra voir ce qu'il en est finalement dans les urnes, si elle est autorisée à être candidate. On nous annonce qu'elle a trouvé une école pour ses enfants. Mais il est certain que la presse va vérifier qu'elle habite bien à Mons, que toute sa famille va déménager... Elle va rester sous pression. C'est tout de même dommage de ne pas avoir parmi les candidats à la gestion d'une commune essentiellement des gens qui connaissent bien la commune. Si l'on impose aux candidats d'y avoir leur lieu de résidence, ce n'est pas pour être tatillon ou pour créer des obstacles administratifs, c'est parce que l'idée c'est tout de même que ce soit des citoyens issus de la commune qui soient aux manettes de ladite commune. On peut quoi qu'il arrive estimer dans le cas de Mme Taton que la condition de résidence est fort courte pour démontrer qu'on a une implication dans la commune et une connaissance de ses problèmes.
Mais n'est-ce pas problématique cette façon de faire, qui donne l'impression de se servir d'une "people" d'abord au fédéral et à présent au communal ?
C'est un véritable pion. Quelque part, ça a un côté un peu humiliant pour elle. Et humiliant aussi pour les citoyens qui sont supposés se laisser séduire par la manœuvre. Ca laisse quand même un goût un peu amer. On se rappellera tout de même qu'il y a d'autres parachutages qui n'ont pas bien tourné. Comme la fameuse tentative de Laurette Onkelinx de s'emparer du mayorat de Schaerbeek. Il y avait eu une véritable bronca de la part des citoyens. Ils accusaient la socialiste d'être plus souvent dans sa villa à Lasne que dans son domicilie schaerbeekois. Ca a été un échec. Mais, paradoxalement, Julie Taton n'a pas cette étiquette de politicienne professionnelle qu'avait Mme Onkelinx. Elle a peut-être un capital sympathie plus important auprès de la population... Ce sera à vérifier.
Pensez-vous que Thomas Dermine est l'homme qu'il fallait au PS pour garder la main sur Charleroi ?
C'est une question compliquée... A l'époque où Paul Magnette est devenu bourgmestre de Charleroi, il y a une douzaine d'années, nous n'aurions pas non plus imaginer qu'il était l'homme qu'il fallait dans cette commune. C'était un intellectuel, professeur à l'ULB. Au final, la greffe a tout à fait pris. Avec Thomas Dermine, nous sommes sur un profil plus jeune, sur quelqu'un qui a une expérience professionnelle dans la consultance et qui est très éloigné du profil des anciens bourgmestres hennuyers. Les temps changent et il a beaucoup de potentiel. Mais il est tout de même à nouveau gênant de voir quelqu'un dont l'expérience s'est essentiellement faite au niveau fédéral être candidat bourgmestre à Charleroi au détriment de la première échevine Julie Patte qui a travaillé toutes les matières communales en appui à Paul Magnette pendant des années et qui sans doute a pour seul défaut de ne pas avoir la notoriété médiatique suffisante.
Quel avenir se dessine à présent pour le président du PS ?
Apparemment, il veut être chef de groupe à la Chambre et mener la charge contre le futur gouvernement De Wever. C'est un poste qui peut se révéler un peu ingrat. Tous les leaders de l'opposition en ont fait l'expérience. Mais ça lui permet aussi en tant que président du PS de consacrer toute son énergie à quelques réformes de structure pour le parti et éventuellement une refonte, au vu de l'effritement de son électorat.