"Durant ce débat, Bart De Wever et Paul Magnette n'étaient d'accord que sur une seule chose. C'était frappant"
Les présidents du PS et de la N-VA ont débattu ce mardi 28 mai sur RTL et VTM. "Ni De Wever ni Magnette ne pouvait perdre ce duel", estime la journaliste Isolde Van den Eynde.

- Publié le 29-05-2024 à 14h21
- Mis à jour le 29-05-2024 à 15h09

Peu importe le recul de leur parti respectif dans les sondages, Paul Magnette (PS) et Bart De Wever (N-VA) continuent à monopoliser l'attention de bien des observateurs politiques. Avec une question qui revient sans cesse: vont-ils s'allier après le 9 juin ? Vont-ils parvenir à un accord en vue d'une réforme de l'Etat qui, selon le président des nationalistes flamands, était déjà bien sur la table lors de leurs négociations en 2019 ? Vu le débat de ce mardi 28 mai entre les deux ténors politiques, on peut en douter. Les divergences entre eux étaient flagrantes. Et ils en ont joué tout au long des discussions. Budget, climat, conflit israélo-palestinien... Sur aucun de ces points, les deux hommes ne sont parvenus à s'entendre. Et sur la question du confédéralisme, la tension est même montée d'un cran. "Enfin, après une heure de débat, vous montrez votre vrai visage, M. De Wever", a lancé le président du PS, accusant son homologue nationaliste d'avoir un plan bien sombre pour notre pays. "Vous pouvez compter sur nous pour vous faire barrage et vous empêcher de mettre en place votre confédéralisme, qui n'est qu'une étape vers la fin de la Belgique." Mais le bourgmestre d'Anvers est resté catégorique: "Nous devons instaurer une réforme communautaire. Notre pays est au point mort".
Et puis, est venu le moment des questions très concrètes. Là encore, ni l'un ni l'autre n'a pris de gant. Quand on lui a demandé s'il pourrait monter dans un gouvernement dirigé par Paul Magnette, Bart De Wever a répondu du tac au tac: "Non". Et le socialiste a fermé la porte avec la même vigueur à un exécutif au sein duquel on parlerait du confédéralisme prôné par la N-VA.
Alors, cette fois, peut-on dire que c'est acté ? Paul Magnette et Bart De Wever écartent-ils définitivement de monter ensemble au pouvoir ? La journaliste et éditorialiste de Het Laatste Nieuws, Isolde Van den Eynde, analyse ce débat mouvementé et son potentiel impact sur la future formation gouvernementale.
Qu'est-ce qui vous a marquée dans ce duel entre Bart De Wever et Paul Magnette ?
C'était un duel très intéressant parce que l'on parlait du contenu. On a vraiment vu deux visions différentes sur plusieurs sujets qui animent notre société, tels que la migration et le pouvoir d'achat. Mais une chose était frappante: il y a très peu de convergences entre les deux hommes. Sauf sur l'aide à l'Ukraine. C'est le seul point sur lequel ils étaient d'accord. Ils font les mêmes analyses, mais ils viennent avec d'autres solutions en accord avec leur propre idéologie. De manière générale, on sentait que De Wever et Magnette voulaient marquer leurs points de vue et montrer la menace que représente l'autre.
Imaginez-vous malgré tout ces deux hommes s'allier vu les si grandes divergences, qu'ils ont encore affichées ce mardi ?
Le 9 juin n'est pas le 10 juin, ce sont deux réalités différentes. Je pense que ça pourrait être bien pour le pays de voir le PS et la N-VA négocier. Ce sont deux partis très professionnels. Quand la N-VA a négocié une réforme de l'Etat avec le PS il y a une dizaine d'années, le PS avait surpris les nationalistes en arrivant avec un tas de dossiers. De Wever raconte souvent cette anecdote. La N-VA s'est d'ailleurs inspirée du PS et de son institut d'étude Emile Van der Velde pour développer le sien. Vu les enjeux géopolitiques et socio-économiques auxquels nous sommes confrontés, il serait bien de voir deux partis si professionnels s'y atteler. Ce serait positif pour notre démocratie.
Mais je ne vois pas comment trouver des convergences entre la N-VA et le PS au niveau socio-économique sans faire une réforme de l'Etat. Je ne sais pas comment on peut réunir ces deux idéologies pour trouver des solutions qui font avancer le pays. Quand on voit comment il a été dur pour la Vivaldi de trouver des convergences entre libéraux et socialistes, je me demande comment y arriver avec la N-VA. J'ai pas mal de doutes...
Et Paul Magnette a refusé de façon catégorique lors de ce débat de parler de confédéralisme à l'issue du scrutin du 9 juin...
Il est logique qu'il adopte une telle position. Ce débat était diffusé au nord comme au sud du pays. Or, les francophones sont beaucoup moins demandeurs d'une réforme de l'Etat. Mais moi, ce que je retiens, c'est que ce n'est plus un dialogue de sourds entre deux démocraties, qui font partie du même pays. On entend de plus en plus au sein des partis francophones, comme le MR ou Les Engagés, des voix s'élever pour donner davantage d'autonomie aux régions. Même au sein du PS, on a vu Pierre-Yves Dermagne parler d'une Wallonie rattachée à la France. Pourtant, c'est un débat qu'on n'a pas du tout en Flandre. C'est un discours irréaliste. Quoi qu'il en soit, il y a beaucoup de choses qui bougent au niveau communautaire. Plus que ce qu'on aurait imaginé. Donc, quand Paul Magnette s'oppose catégoriquement à une réforme de l'Etat, il est un peu isolé.
Mais comment se fait-il que Paul Magnette et Bart De Wever soient quasiment parvenus à un accord en 2020 et qu'à présent rien ne semble possible au niveau communautaire pour le président du PS ?
Sa position actuelle est en normale en campagne. Se montrer favorable à une réforme de l'Etat du côté francophone, ça ne marche pas du tout. Pourtant, une vision communautaire existe au PS. Les socialistes perdent aujourd'hui beaucoup d'électeurs, parce qu'au sein du gouvernement ils n'ont pas pu faire ce qu'ils voulaient. Ils se demandent à présent comment cela se serait passé s'ils avaient pu avoir plus de pouvoirs. Ils se disent qu'ils auraient pu davantage répondre aux besoins de leurs électeurs.
Imaginons que Magnette finisse par accepter de discuter avec la N-VA et que les deux partis s'accordent sur une réforme de l'Etat. Est-ce que ce serait accepté du côté francophone ? Est-ce qu'on ne lui reprocherait pas d'avoir retourné sa veste ?
Je pense que ce que Bart De Wever prône pourrait être accepté. Il veut former un mini-cabinet, composé de chaque parti au pouvoir dans les régions. L'objectif est de trouver une manière de sortir des problèmes financiers, tout en discutant d'une réforme de l'Etat. A mes yeux, les Wallons pourraient être d'accord avec cette idée. Mais on se pose la question en Flandre: que va faire Bart De Wever si, après deux ans, il n'y a toujours pas d'accord sur une réforme de l'Etat ? Personnellement, je le vois laisser tomber le gouvernement, en expliquant qu'il ne peut pas continuer comme ça.
Et puis, il faut tenir compte des sondages. Le Vlaams Belang va être le premier parti, non seulement en Flandre, mais également en Belgique. C'est la dernière chance pour les Wallons de parler avec la N-VA et pas avec le Vlaams Belang. On ne sait pas ce qui va se passer ensuite si on laisse à nouveau les deux plus grands partis dans l'opposition. Comment est-ce que cela se traduirait dans les urnes en 2029 ? J'en ai déjà discuté avec Paul Magnette, qui est également politologue, et je peux vous dire qu'il comprend le problème.
Qui en est sorti gagnant de ce duel ?
C'est un duel que ni De Wever ni Paul Magnette ne pouvait perdre. Et, selon moi, ils ont tous les deux gagné le débat. Bart De Wever a joué la carte de la rationalité. Il a étudié tous les chiffres pour attaquer la Vivaldi et le PS. Magnette a également eu recours aux chiffres, mais il a beaucoup plus joué la carte de l'émotion. Il a notamment utilisé l'exemple des infirmières. Il a adopté aussi une position plus défensive. Mais, à la fin, je pense qu'ils ont tous les deux gagné, l'un en Flandre, l'autre en Wallonie. Cela dit, l'intervention d'une petite indépendante wallonne a été intéressante. Elle a expliqué être davantage convaincue par l'explication de Bart De Wever sur la migration et le problème de main-d'oeuvre en Wallonie. Ça casse un peu l'image stéréotypée. On se rend compte que les Wallons ne pensent pas si différemment des Flamands en termes de migration.
Dans la campagne actuelle, on a l'impression que Magnette est le seul qui arrive à discuter d'égal à égal avec De Wever...
C'est vrai... C'était un débat entre deux politiciens de haut niveau. Ils ont joué sur le contenu et pas sur la personne. Ça m'a beaucoup plu. On sent qu'ils s'estiment vraiment. Bart De Wever trouve que Paul Magnette est un homme intelligent. Et c'est réciproque. Ils ne sont pas du tout d'accord sur de nombreux points mais il y a une sorte de respect. C'est important et ça se voit. Imaginez le même débat entre Bart De Wever et Georges-Louis Bouchez... J'aimerais le voir bien sûr, mais je ne pense pas que Bart De Wever se montrerait aussi galant. Pour beaucoup de gens, c'est difficile à comprendre parce que Georges-Louis Bouchez tient un discours qui ressemble très fort à celui de la N-VA sur le plan socio-économique. C'est un peu bizarre de voir Bart De Wever avoir plus de respect pour un Paul Magnette, qu'un Georges-Louis Bouchez, mais les politiques sont des êtres humains. Ce ne sont pas des robots, sans émotion. Les relations personnelles sont très importantes dans la politique.