Radicalisme religieux et complotisme à l'école : "Nous ne pouvons plus nier la situation", affirme la ministre Valérie Glatigny
La ministre de l'Éducation Valérie Glatigny (MR) souhaite objectiver et lutter plus efficacement contre "l'entrisme religieux" ou politique à l'école qui pousse certains enseignants à s'autocensurer.

- Publié le 12-12-2024 à 19h31
- Mis à jour le 12-12-2024 à 20h53
Ces derniers mois, la place du religieux à l'école, "l'entrisme islamiste" dans des établissements scolaires et les risques de radicalisation de jeunes ont suscité plusieurs débats médiatiques et politiques en Belgique francophone. Le 16 novembre, pour des raisons de sécurité, la Fnac de Woluwe-Saint-Lambert à Bruxelles annulait la rencontre prévue avec Jean-Pierre Martin et Laurence D'Hondt, les auteurs du livre Allah n'a rien à faire dans ma classe. Dans la foulée, les élus MR au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles sollicitaient des auditions sur ce sujet.
Pour autant, il est difficile d'objectiver l'importance des pressions religieuses, complotistes ou politiques que subiraient les enseignants au point – parfois – de s'autocensurer et d'éviter certains sujets en classe. C'est une des raisons pour lesquelles la ministre de l'Éducation Valérie Glatigny (MR) a décidé de s'emparer de cette problématique, précise-t-elle à La Libre.
Une récurrence de faits
"Une série d'alertes m'ont inquiétée ces derniers mois. Une professeure de biologie a fait remonter auprès de moi le ressenti d'un collectif, celui des Universalistes. Elle m'a rapporté le fait qu'un jeune garçon se cache les yeux au cours de biologie pour ne pas voir la reproduction d'un corps féminin nu, qu'une jeune fille refuse d'aller au cours de natation, ou que des élèves remettent en cause la théorie de l'évolution. Une autre enseignante était questionnée dans sa légitimité parce qu'elle était une femme. Sans oublier que des enseignants disent ne plus aborder différents thèmes, tels l'histoire de la Belgique et la décolonisation, le conflit israélo-palestinien, parce qu'ils subiraient une série d'intimidations."
Depuis la rentrée, la ministre a également élargi la vocation du numéro vert "Écoute-École". Désormais, les enseignants peuvent notamment y témoigner de pressions qu'ils subiraient. "Depuis la rentrée, six appels ont confirmé l'existence de faits inquiétants : un jeune garçon qui refuse de s'asseoir à côté d'une fille, un autre qui visionne des vidéos de décapitation, un troisième qui propage des théories de complot…" Idem pour les équipes mobiles d'accompagnement qui se déplacent à la demande des écoles et qui travaillent à la prévention des extrémismes et radicalismes violents. "Elles ont réalisé six interventions depuis le début septembre. Ce n'est pas anodin."
Ces chiffres ne témoignent pas d'une explosion des faits, mais d'une récurrence de ceux-ci ces dernières années. "En 2021 d'ailleurs, l'Ocam, l'Organe de coordination pour l'analyse de la menace, évoquait une augmentation de la radicalisation violente des jeunes", argumente encore la ministre. C'est en ce sens qu'elle a envoyé fin septembre, à 130 000 enseignants, un questionnaire les interrogeant sur le respect dont ils font – ou non – l'objet dans leurs classes. Une question y était consacrée aux intimidations exercées à leur encontre et à l'autocensure qui pouvait en découler.
"Sur ce point, le ressenti des enseignants est assez inquiétant. Ce chiffre n'a pas de prétention scientifique, mais sur les 10 000 réponses reçues, sept enseignants sur dix reconnaissaient s'être déjà autocensurés." Était-ce lié à des pressions religieuses, complotistes, politiques ? L'enquête ne le dit pas. "Cela nous a néanmoins interpellés. Je ne veux pas susciter de psychose, mais je me suis dit que nous ne pouvions plus nier cette situation. Heureusement, tous les experts nous le disent, il est possible d'agir. Et ce qu'il faut faire, c'est briser le silence."
Le modèle français
Pour "briser le silence", la ministre Glatigny entend rappeler la norme en vigueur dans les écoles : le principe de neutralité inscrit dans la Constitution. "L'école n'est pas un lieu où l'on propage des opinions, où l'on fait du prosélytisme, qu'il soit religieux ou politique."
"Je rappelle ensuite que les enseignants représentent l'État. Ils bénéficient donc à ce titre d'une protection particulière. Une violence exercée à leur encontre engendre une aggravation de la peine."
"Enfin, parce qu'ils ne sont pas assez connus, je rappelle qu'il existe des outils pour que les profs puissent témoigner en confiance de pressions et de signaux d'alerte. Les équipes mobiles d'intervention peuvent être sollicitées, et des signalements peuvent être adressés au parquet, à la police locale, au service d'aide à la jeunesse."
"Il existe cependant des manquements, et nous souhaitons donc engager trois actions. Nous avons l'intention d'organiser une table ronde avec les pouvoirs organisateurs, les enseignants, les parents, l'Ocam… pour réaliser un travail de conscientisation."
Après avoir rencontré Anne Genetet, ministre de l'Éducation en France, pays qui a connu le meurtre de deux enseignants (Samuel Paty et Dominique Bernard), Valéry Glatigny s'inspirera de ce qu'elle appelle le "modèle français". À l'avenir, chaque établissement devrait nommer un "référent police", et chaque commissariat un "référent école". Ces deux référents pourraient entrer très rapidement en contact pour assurer, en urgence, la protection d'un enseignant qui serait mis en danger.
Enfin, via l'inspection, la ministre compte lancer des rapports annuels sur le respect de la neutralité dans les écoles. "Si on veut sortir du silence qui entoure cette question, de tels rapports annuels sont importants. Ils pourraient être débattus au Parlement, permettraient d'objectiver la situation dans les écoles et seraient pour nous un outil de pilotage."