"Sur les réseaux, les principaux influenceurs musulmans favorisent le communautarisme"
Pour l'imam Radouane Attiya, la majorité des discours portés par des influenceurs musulmans sur les réseaux sociaux promeuvent un islam aride et desséché.

- Publié le 31-07-2024 à 06h41
- Mis à jour le 02-09-2024 à 16h46

Imam, chercheur à l'ULiège, Radouane Attiya connaît très bien la réalité de l'islam en Belgique. Il observe la manière dont une conception rigoriste de la foi a pu prendre le pouvoir dans le "marché" islamique qui ne connaît pas d'instance régulatrice. "Il n'y a pas de ligne officielle dans l'islam sunnite ni d'Église instituée, insiste-t-il. Le discours wahhabo-salafiste venu d'Arabie saoudite a donc pu imposer ses concepts et une vision très rigoriste de la foi, faite de permis et d'interdits, de règles à suivre. D'autres discours existent bien sûr, mais ils sont à la traîne."
Comment cet islam wahhabo-salafiste a-t-il pu s'imposer ?
D'abord parce qu'il se prétend intemporel. Il est donc universel, en quelque sorte. Il souhaite ramener ses fidèles à l'islam des origines, tel qu'il était vécu après la mort du prophète, épuré de ses greffes occidentales. Ce faisant, il coupe ses adeptes de leur temps et les plonge dans une époque fantasmée. S'il a pris le pas, c'est aussi par la puissance économique et géopolitique des pays du Moyen-Orient qui le soutiennent. Cette région demeure l'épicentre d'une géopolitique instable, et rassemble les grands lieux sacrés de l'islam. Elle constitue un pôle d'attraction pour les musulmans. Enfin, ce discours rigoriste, fondamentaliste, ne nécessite pas nécessairement de longues argumentations ni de développements intellectuels. Il est très accessible. À l'opposé, les théologiens qui privilégient les nuances et la tradition ne sont pas simples de compréhension. Leurs discours sont complexes, épuisants, pourrait-on dire. Dans une société de l'immédiateté, sur les réseaux sociaux, ils "n'impactent" pas.
Les Frères musulmans, qui proposent un discours conservateur, mais plus politique, pèsent-ils sur les réseaux sociaux ?
Assurément, mais depuis les attentats de ces vingt dernières années qui ont meurtri l'Europe, les influenceurs religieux évitent de témoigner d'une allégeance affichée et franche à un courant politique. Ils cherchent à se frayer un chemin parmi les idéologies du siècle dernier. Ils confectionnent un discours qui est à la fois porté par le salafisme et par le frérisme. Un connaisseur peut repérer leurs racines idéologiques, mais ce n'est pas toujours facile.
Sur les réseaux sociaux, les influenceurs les plus radicaux n'appellent plus directement à la violence comme cela pouvait être le cas par le passé. Le chercheur français Benjamin Hodayé note que l'on n'est plus dans ce salafisme dur et parfois proche du djihadisme qui a commencé à s'imposer dans les années 2000. "Aujourd'hui, affirme-t-il, ce qui marche, c'est un salafisme mainstream, moins radical, capable de rejoindre d'autres courants conservateurs, et porté par des gens qui savent adapter leur discours." Vous rejoignez son analyse ?
L'expression de salafisme mainstream est très juste. Pour éviter la censure, ces influenceurs salafistes respectent les lignes rouges, évitent les débats ou les questions qui fâchent.
Ces discours sont-ils dès lors moins dangereux ?
Pour moi, ils sont toujours aussi dangereux dans le sens où ils restent clivants. Ces influenceurs entravent, de mon point de vue, une meilleure intégration des communautés musulmanes par les sociétés dans lesquelles ils vivent. Ils peuvent favoriser leur marginalisation, susciter des pratiques et des représentations qui alimentent le communautarisme. En France, on estime que dans certains quartiers, il est devenu difficile d'aborder des questions politiques, éthiques ou scientifiques.
Cet islam qui apparaît assez artificiel, desséché, ne risque-t-il pas d'accélérer une forme de sécularisation ? Dans le sens où n'étant plus porté par un vrai souffle spirituel, il pourrait finir par lasser au profit d'une nouvelle mode ?
Oui, c'est une possibilité. C'est un islam aride qui pourrait, je le pense, aboutir à un islam "à la carte". Un islam dont les discours gravitent autour de ce qui est permis ou interdit dans l'alimentation, dans l'affectivité, dans la culture, mais qui ne nourrit plus le fidèle en profondeur.