Croquis de justice: l'argent qui brûle les doigts des Thénardier
Un couple a priori charitable a pris soin de Madeleine(*). Et surtout de son magot.
- Publié le 04-12-2022 à 08h54
C'est une affaire qui est "remontée" via une dénonciation anonyme. Ce n'est pas très glorieux, mais les faits ne le sont pas davantage. Cela se passe dans un huis clos du Borinage. Une dame, récemment veuve, fait une chute. Hospitalisée puis placée dans une institution, elle est in fine recueillie par ses voisins (Alain et Françoise(*)). Un geste d'apparente solidarité qui va bien vite se transformer en abus de faiblesse. En effet, Madeleine(*), la voisine, souffre du syndrome de Korsakoff, une maladie neurodégénérative souvent due à un abus sévère d'alcool. Bref, Madeleine ne va pas bien du tout et trouve chez Alain et Françoise un peu de réconfort. Reste que les comptes en banque de la dame sont bien fournis et qu'elle possède sept immeubles. Alain et Françoise s'en rendent compte et puisent allégrement dans les économies de la voisine. Bref, sur la période infractionnelle d'une année, ce sont quelque 320 000 euros (!) qui se sont envolés. Rien que ça. On notera une fraude bancaire à hauteur de 199 000 euros, notamment dépensés pour une Mercedes à 36 000 euros. Mais, ce qui va bizarrement interpeller la présidente (davantage que la berline teutonne), c'est l'achat massif de lingerie fine. Visiblement pas pour Madeleine. À moins que… mais on en doute.
Des "cadeaux"
Pour Alain et Françoise, en gros, cette manne céleste résultait de "cadeaux". Madeleine était bien chez eux et voulait en faire profiter ses "bienfaiteurs". "Elle a toujours été reconnaissante envers nous", précise Françoise. En effet, car, outre le cash, ils ont effectué pour 120 000 euros de travaux dans la maison qu'habitait Madeleine. Une fois rénovée, l'habitation a été louée à une fille du couple pour un montant de 300 euros. Une affaire. Même à Colfontaine. Et on ne parle même pas des commandes parallèles (meubles, carrelage, baignoire jacuzzi, etc.) qui ont amélioré le confort des "Thénardier".
Le couple est en aveux : "Au départ, cela partait d'une bonne intention mais, ensuite, l'argent nous a brûlé les doigts", reconnaît Alain. C'est vrai que, si l'on calcule, ce sont près de 15 000 euros mensuels qu'ils dépensaient : "Un resto par-ci, un city-trip par-là, ça va vite." Et on ne parle même pas du quad, de la parcelle avec caravane, du Cessna (!)… Sans oublier la lingerie coquine. "On s'est fait plaisir", avait déclaré Alain lors de l'instruction. Pour la partie civile, à l'audience, le couple minimise comme pour ces deux maisons vendues soi-disant pour éviter les taxes visant les immeubles inoccupés. "Elle y tenait comme à la prunelle de ses yeux", précise le conseil de Madeleine.
Pendant l'été 2018, la dame va être hospitalisée (Alain et Françoise ne voulaient plus l'héberger car elle était devenue incontinente) et un administrateur de biens est nommé. Il constate des dépenses anormales et les comptes de Madeleine sont bloqués. Au grand dam de Françoise, qui sollicite illico une entrevue.
Las pour eux la mécanique judiciaire est enclenchée. Le procureur du Roi, outre l'abus de faiblesse et la fraude informatique via la carte bancaire, n'accable pas davantage Alain et Françoise. "D'après ce que l'on sait, elle était chez eux correctement nourrie et bien habillée alors que, seule, elle vivait dans une situation précaire."
"Elle était arrivée à un point où nos habitudes devenaient les siennes", avait déclaré Françoise. La Mercedes ? "On en avait discuté", rétorque Alain. Le modeste loyer de 300 euros au bénéfice de l'une des filles du couple ? "Elle faisait la toilette de Madeleine car celle que prodiguait l'aide-soignante était insuffisante." Une sorte de compensation pour services rendus.
L'avocat de la défense est lucide : "Les apparences ne plaident pas en faveur de mes clients." Selon lui, ni le banquier, ni le médecin traitant, ni le notaire n'ont décelé les signes de démence de Madeleine. Ce qui prouverait qu'elle avait toute sa tête lors des actes menés, notamment lors de la vente de ses deux immeubles. "Ce n'est pas la première fois qu'un notaire fermerait les yeux pour réaliser une transaction", note le procureur du Roi. Selon l'avocat de la défense, lorsque Madeleine consultait son médecin traitant, elle était dans l'intimité : "Elle aurait pu se confier si les choses tournaient mal pour elle, elle n'en a rien fait." Et de renchérir : "Pourquoi remettre en cause le fait qu'elle aurait pu faire des cadeaux ?" L'homme en noir conteste l'état de vulnérabilité et demande la suspension simple du prononcé alors que le ministère public avait requis 30 mois de prison.
"Madame était au courant que vous achetiez de la lingerie fine ? demande la juge (décidément).
- Oui, elle était au courant de tout", affirme Alain.
Jugement le 23 décembre.
(*) Prénoms d'emprunt.
