Un coup de hachoir " pour faire peur"
Jean-Louis a failli tuer Frédéric. Juste un coup de sang ou une tentative de meurtre ?
- Publié le 22-09-2024 à 10h18

Ce matin-là, au tribunal correctionnel, on juge un homme d'une cinquantaine d'années pour ce que le parquet qualifie de tentative de meurtre. Jean-Louis, nous l'appellerons ainsi, a saisi un hachoir et a frappé son cohabitant, disons Frédéric, avec cet ustensile gravement contondant. Le coup partait en direction de la tête, mais Frédéric a eu la présence d'esprit d'interposer son bras. Bilan : une entaille quasi jusqu'à l'os et une hémorragie à laquelle sa mère, qui partage le domicile conjugal, a réussi à mettre fin. Arrêté dans la foulée, Jean-Louis est en prison depuis fin mai. Chose étrange que la présidente relève instantanément : la victime, qui n'a pas donné suite à la convocation du médecin chargé d'évaluer son dommage corporel, ne s'est pas non plus constituée partie civile. "Voulez-vous le faire ?" demande-t-elle d'emblée. "Absolument pas" est la réponse de Frédéric.
La présidente veut savoir si Jean-Louis reconnaît les faits. "Je ne reconnais pas avoir voulu le tuer" répond l'accusé. Mais que s'est-il passé exactement ? Ce jour-là, Frédéric, qui est épileptique et prend des médicaments dont l'interaction avec l'alcool est des plus déconseillées, avait bu plus que de raison et n'arrêtait pas de crier. "J'ai voulu lui faire peur" explique Jean-Louis. Pour le coup, c'est assez réussi, mais cela n'empêche pas Frédéric de vouloir continuer à habiter avec le prévenu, avec lequel il est en couple depuis 5 ans.
"Mais enfin quoi, une petite dispute en 5 ans…"
"Il y avait aussi une prévention de coups et blessures un mois plus tôt, en avril" relève la présidente. "Oui, il y a eu une petite dispute avec quelques coups" (en l'occurrence, une bouteille lancée vers le visage) concède Jean-Louis. A qui l'on reproche aussi des faits de harcèlement vis-à-vis de la mère de Frédéric, Céline, qui soigne un cancer et doit rester sous oxygène en permanence. Or, il arrive à Jean-Louis de couper l'électricité "juste dix minutes". Un geste qui n'a pas de conséquences létales grâce à la batterie de secours qui se met alors en marche, mais qui est de nature à augmenter le stress de Céline qui, on s'en doute, s'en passerait bien dans son état. Jean-Louis hausse les épaules. "Ce n'est pas du harcèlement, je crie parfois mais le harcèlement c'est tous les jours". La présidente relève aussi un gros problème d'alcool, aussi bien pour le bourreau que pour la victime. Et une condamnation antérieure pour coups et blessures de Jean-Louis sur sa mère. "Je n'ai jamais tapé ma mère" se défend-il. "Pourtant, relève la présidente, c'est sur votre casier judiciaire."
"Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux se séparer dans ces conditions ?" suggère le présidente. Question balayée par Jean-Louis : "Mais enfin quoi, une petite dispute en 5 ans…"
"Quand on veut faire peur à quelqu'un, on ne lui entaille pas le biceps avec un hachoir"
Pour la procureure, le geste de Jean-Louis aurait pu avoir des conséquences bien plus graves. Il consommerait des opiacés et beaucoup d'alcool. Il a commencé à boire après avoir eu des problèmes de santé qui lui ont fait perdre son emploi. Auparavant, il travaillait pour un restaurant réputé. Jean-Louis est connu pour ses sautes d'humeur répétées et, selon les premières déclarations de Frédéric aux policiers, "Il a vraiment essayé de me tuer". Une version édulcorée aujourd'hui par la victime elle-même, toujours amoureuse de son compagnon. Une variante du syndrome de Stockholm ? Allez savoir.
Pour le ministère public, "Il est effarant de voir comment Jean-Louis minimise les faits. "Quand on veut faire peur à quelqu'un, on ne lui entaille pas le biceps jusqu'à l'os avec un hachoir". Le risque de récidive étant manifeste dans ce dossier, la procureure veut une peine sévère : 5 ans de prison. "Ou alors une peine avec un sursis probatoire et une formation contre la violence, mais il ne semble pas prêt pour cela."
La défense se rue dans la brèche. "Rappelons d'abord ce qui n'est pas discuté : une situation où les deux hommes reconnaissent une consommation excessive d'alcool. Il n'est pas sûr qu'il avait l'intention de tuer, il a juste pété les plombs" estime l'avocat. Notant la courbe rentrante des déclarations de la victime, il estime qu'il existe à ce sujet un doute raisonnable, qui doit profiter à son client. Il suggère dès lors de requalifier les faits en coups et blessures volontaires. "Je ne discute pas les conceptions de mon client au sujet du harcèlement et je considère les autres préventions comme établies".
Parlons de la peine, à présent. "Il est en très mauvais état de santé, notamment pour des problèmes de dos, et a perdu 12 kg depuis son incarcération il y a 4 mois. Ce n'est pas en prison qu'il pourra suivre un traitement médical approprié, et c'est un élément qu'il faut prendre en considération." Pour ce qui est du harcèlement, la relation de Jean-Louis avec sa belle-mère n'est pas si univoque. Il l'a aidée à récupérer une mutuelle, l'héberge et l'accompagne dans toutes ses démarches médicales. "Tout n'est pas à jeter dans la personnalité de mon client" scande l'avocat. Et de lire une lettre de Frédéric demandant que son cohabitant revienne à la maison. La défense suggère un sursis probatoire et surtout la reprise d'un suivi psycho-médico-social, qu'il avait suivi avec succès entre 2019 et 2023 puis funestement abandonné. Il faudra aussi un sevrage alcoolique, pas le choix.
Jean-Louis est d'accord avec toutes ces mesures. "Ce que j'ai fait est idiot et stupide, et je le regrette" conclut le prévenu. Jugement le 17 octobre.