"Cet expert psychiatre est un charlatan! C'est gravissime qu'on continue à le désigner"
Le médecin, qui avait rendu un rapport pour le moins déroutant sur l'état mental d'un homme poursuivi pour viol, était convoqué au tribunal correctionnel pour s'expliquer.

- Publié le 10-11-2024 à 09h57

"Je jure de dire toute la vérité et rien que la vérité". En prononçant le serment de témoin devant le tribunal correctionnel de Bruxelles, le psychiatre ajoute, un ton plus bas : "celle que je connais". Le médecin, également psychanalyste, figure sur la liste des experts que peuvent requérir les juges et les magistrats pour sonder la santé mentale d'un justiciable. Fait plutôt rare devant le tribunal correctionnel : l'expert a été convoqué pour s'expliquer sur un rapport. Ses conclusions concernant la santé mentale de Moussa (prénom d'emprunt), un homme de 28 ans poursuivi pour un viol commis dans l'hôpital psychiatrique où il venait d'être placé en observation, sont pour le moins déroutantes.
Beaucoup de questions se posent sur l'expertise
"On s'est posé des questions sur votre expertise…" entame le président du tribunal. Le psychiatre devait se prononcer sur deux points. Un : le prévenu était-il, au moment des faits, atteint d'un trouble mental qui a aboli ou gravement altéré sa capacité de discernement ou de contrôle de ses actes ? Deux : est-il encore aujourd'hui dans cet état et, le cas échéant, constitue-t-il un danger pour la société ?
Les réponses pèseront sur l'avenir du prévenu. S'il était gravement dérangé au moment du viol et qu'il est toujours dans cet état actuellement, il devra être interné. En revanche, s'il a retrouvé ses esprits au moment du jugement, il devra être acquitté, en vertu de l'article 71 du Code pénal.
Il ne constituerait pas un danger social particulier
Dans un premier rapport, l'expert jugeait que le trouble mental de Moussa avait aboli son jugement au moment du viol et que son état ne s'était pas amélioré. Le médecin s'est ensuite ravisé. Dans une nouvelle version, il considère que sa capacité de discernement était "gravement altérée" (plus "abolie") quand il est passé à l'acte, mais que ce ne serait plus le cas aujourd'hui. En conclusion, il estime que Moussa ne constitue pas un danger social particulier s'il suit sa médication.
Pourquoi ce revirement ? "Ma première impression, c'est qu'il était tout à fait perturbé au moment des faits. Je l'ai revu. Au cours du deuxième entretien, il était quand même très cohérent dans la manière de raconter son histoire", dit le médecin. Lors de ce second rendez-vous, le détenu était sous traitement prescrit par le psychiatre de la prison. "Les antipsychotiques arrangent beaucoup de choses chez certains patients. Ce genre de médicament supprime les symptômes."
"Je ne crois pas qu'il soit schizophrène"
À ce moment, Moussa entre dans la salle, encadré par des policiers. On lui enlève les menottes. Il a le regard fixe, les gestes lents.
Le président reprend : mais en quoi l'éventuelle évolution positive de l'état du prévenu peut-elle modifier l'appréciation de son trouble au moment des faits ? Pourquoi le médecin pose-t-il, rétrospectivement, un diagnostic initial de moindre gravité ? L'expert répond sans répondre. "Il est clairement psychotique mais je ne crois pas qu'il soit schizophrène. Au moment du viol, il n'a juste pas pris l'autre en compte, ce qui fait partie des caractéristiques des psychotiques". Il ajoute : "J'ai davantage d'espoir qu'il puisse retrouver la capacité de vivre à l'extérieur, mais avec une prise en charge psychiatrique".
Ce n'est pas la première fois
Le juge se tourne vers le prévenu. "Tout ça doit être un peu difficile pour vous…" Moussa prend la parole. "Il y a un docteur qui me suit, à Brugmann. Il connaît beaucoup sur moi. Il m'a dit : tu as une maladie, la schizophrénie". Il bute sur le mot. Le président l'interrompt doucement. Se souvient-il de l'agression sexuelle d'une jeune femme à l'hôpital psychiatrique ? "Je m'en rappelle", répond-il. Pourquoi a-t-il fait ça ? "Je ne peux pas vous dire. C'était la maladie. Je suis allé là-bas en urgence."
Ce n'était pas la première fois, ajoute-t-il. Moussa a en effet enchaîné les hospitalisations en psychiatrie. Mais quand il sort, il arrête de prendre ses médicaments qui l'empêchent de dormir. La suite de ses propos se perd dans les limbes de l'intelligible. Le prévenu dit aujourd'hui se sentir "très bien". "À la prison, je prends des médicaments. Ils m'aident beaucoup". Il cite nommément une molécule utilisée dans le traitement de la schizophrénie.
Le procureur réclame un internement
Sans surprise, le procureur du Roi demande aux juges de prononcer l'internement du prévenu. Psychose ou schizophrénie, il y a une permanence du trouble mental, justifie-t-il. Quand il est hospitalisé, les médicaments inhibent ses pulsions mais quand il sort, il n'a pas la volonté ou la force de poursuivre son traitement, ce qui entraîne un danger pour la société.
L'avocat de Moussa regrette tout haut le manque de clarté dans les explications de l'expert psychiatre – ce dernier a quitté la salle. "Je ne comprends toujours pas comment, a posteriori, il passe d'une abolition de la capacité de discernement au moment des faits à une altération grave." Il faut donc retenir la situation la plus favorable au prévenu – l'abolition –, qui permet l'application de l'article 71 et donc un acquittement.
"C'est vrai qu'il m'énerve…"
À titre subsidiaire, l'avocat demande d'écarter le rapport d'expertise, qui ne remplit pas les conditions de la loi sur l'internement : on n'a pas permis à Moussa d'être assisté pendant les entretiens avec le psychiatre.
On ne peut pas, à la fois, tenir compte d'un rapport dans un cas et dire qu'il n'est pas valable dans l'autre, objecte le président. L'avocat de Moussa explose : "Cet expert psychiatre, qui est censé nous éclairer, est un charlatan ! Mettez-vous à la place du prévenu : vous voudriez que le juge tienne compte d'un rapport dont l'auteur ne parvient pas à expliquer certains points ?"
Le président demande à la défense de garder son calme. "C'est vrai qu'il m'énerve. Mais c'est gravissime qu'on continue à le désigner et que la vie de certains dépende de ce personnage", rétorque l'avocat.