Arlon s'active pour ne pas finir en cité-dortoir

- Publié le 27-08-2018 à 10h42
- Mis à jour le 09-09-2018 à 18h13

A un peu moins de deux mois du scrutin local, "La Libre" s'est promenée dans une dizaine de communes belges. La rédaction est allée écouter battre leur cœur, saisir ce qui alimente les conversations, tâter ce qui constitue leur épaisseur. En privilégiant chaque jour un angle bien particulier. En permettant ainsi de percevoir les fractures sociologiques qui traversent les villes et campagnes belges. Où l'on s'aperçoit que les préoccupations peuvent être très diverses.
C'était donc vrai : Arlon existe bel et bien. Cette bourgade de 30 000 habitants, trop souvent évoquée pour être bien connue, n'est donc pas que le point final de la Belgique, ni seulement le chef-lieu de la province du Luxembourg laborieusement étudié sur les cartes de l'école primaire. Depuis le haut de la colline de la Knippchen, la ville, bien en chair, grignote le pays de Lorraine alors que la vue plonge sur la campagne alentour, le Grand-Duché, la France et, pour certains lorsque le soleil claque, l'Allemagne.
Arlon existe donc bel et bien, mais elle voudrait vivre d'autant plus, souffle une ancienne du pays : "On a parfois la fâcheuse impression de vivre par procuration. L'étrange sentiment qu'Arlon existe parce qu'elle était sur la voie romaine qui reliait Reims, à Trêves ; qu'on y passe aujourd'hui parce que c'est sur la route des vacances ; qu'elle grandit désormais parce que l'on est proche de Luxembourg. Existe-t-on par nous-mêmes ?" "Vaste question", sourit le bourgmestre Vincent Magnus (CDH) quand il s'interroge sur ce qu'est être arlonais.
Le prix de la pizza
Cette question, pourtant, est sans doute en train de sauver Arlon du statut de ville d'arrière-pays dans lequel elle risquait de s'enliser. Car la ville, surtout de par son voisinage avec Luxembourg, bénéficie de bien des atouts, reconnaît chacun des interlocuteurs. Il ne lui reste plus qu'à tirer ses épingles du jeu.
Arlon, au bout de son E411 terminée en 1988, c'est donc d'abord cette proximité avec le Grand-Duché qui attire chaque année davantage de monde. Les chiffres parlent pour eux-mêmes. Dans la commune, 57 % des travailleurs sont des transfrontaliers. Et la démographie augmente de 300 habitants chaque année. "Cela correspond à une croissance de 1 %. Ce n'est pas rien. Et on sait que cela va continuer au moins pendant 30 à 40 ans. Pensez au pays de Bouillon qui voit diminuer sa population. Chez nous, elle vient toute seule", observe Romain Godron, qui tirera la liste Ecolo lors des élections du mois d'octobre.
La logique est connue. Les loyers, dans l'ensemble du Grand-Duché, ont sensiblement augmenté ces dernières décennies. Les gens se sont éloignés de Luxembourg et ont franchi la frontière belge, élargissant dans le même temps la tache d'huile. Aujourd'hui, observent les Arlonais, cette tache s'étend et remonte dans la province jusqu'à la commune de Léglise. Et à Arlon, un appartement deux chambres impose un loyer d'environ 800 euros, comparable aux loyers bruxellois. "Une personne qui travaille au Luxembourg peut se permettre un tel loyer, mais pour les autres, la donne est plus compliquée. D'autant que cette augmentation n'a pas touché que les loyers. Une pizza coûte quatre euros plus cher à Arlon, qu'à Liège ou Charleroi", continue Romain Godron. "Mes enseignants, avec leur salaire, peuvent difficilement loger leur famille à Arlon. Ils doivent s'en écarter et faire 40 à 50 kilomètres", affirme Hugues Delacroix, directeur de l'Institut Notre-Dame.
Si donc ceux qui travaillent à Luxembourg vivent à Arlon, ceux qui ont un emploi dans le chef-lieu belge doivent parfois vivre ailleurs. Le scénario semblait idéal pour transformer Arlon en une ville-dortoir subissant sa localisation. Mais la lutte s'est organisée pour déjouer pareil destin.

Le renouveau du centre-ville
"Il y a six ans, le prix des loyers fut un des grands débats de la campagne, se souvient le bourgmestre. On a pu heureusement construire suffisamment pour que la situation se stabilise." "Construire, mais sans schéma de structure et réelle gestion urbanistique, regrette Romain Godron. La ville s'étend sans vision. C'est un vrai enjeu."
Depuis son école, Hugues Delacroix observe un autre phénomène. "On aménage de plus en plus d'appartements pour que les loyers demeurent raisonnables. C'est sans doute bien, mais j'ai du coup de plus en plus d'élèves qui, quand ils reviennent chez eux, se retrouvent seuls - leurs parents travaillant à Luxembourg - dans un appartement petit et sans jardin. Ils restent donc dehors, en ville et en groupe. Ce n'est pas grave en soi, mais cela peut engendrer de petites incivilités. Le centre-ville d'Arlon devrait davantage être pensé en fonction de cette réalité, avec des espaces verts ou des éducateurs de rue un peu plus nombreux qu'aujourd'hui et qui pourraient accompagner ces jeunes avec bienveillance."
Le centre, un grand malade qui se soigne
Au milieu du dynamisme engendré par l'augmentation de la population, et des défis qu'il occasionne, le centre-ville se présente en effet comme un nœud stratégique pour que la ville puisse forger son identité, son caractère et son "vivre ensemble".
"Comme dans beaucoup de villes, le centre, c'était le grand malade, admet le bourgmestre. On s'y est attelé et on peut dire qu'on l'a redynamisé. Il n'est pas encore sauvé, mais cela va mieux. Le piétonnier est fait, on rachète des espaces pour vivifier le commerce, on a rénové l'ancien palais de justice en espace culturel, et on a un grand projet pour transformer la place Léopold. Si on fait revenir le tourisme et les gens dans le centre, c'est automatiquement l'Horeca et les magasins qui en bénéficieront."
A l'angle de la Grand-Rue et de la rue Léopold, Catherine Arnold tient le magasin d'optique du même nom qui fait office d'institution dans la ville. C'est elle qui préside aussi l'Association commerciale et industrielle d'Arlon. "On sent une reprise, c'est vrai, même si les défis auxquels nous faisons face sont ceux que bien des villes rencontrent. Mais le fait que la commune mise sur le culturel et le touristique, je pense que c'est, parmi d'autres, une bonne stratégie. Les gens ne viennent plus automatiquement dans le centre-ville. Ils viennent parce qu'on leur propose des activités."
Dans son bureau, Frédéric Lamand reconnaît qu'Arlon se construit une renommée notamment grâce à la culture. Administrateur de l'ASBL Losange, il gère la salle de concert l'Entrepôt et le festival les Aralunaires, qui s'est forgé une réputation en organisant des concerts dans des endroits insolites ou privés de la ville. "Oui, la ville évolue bien. Les musées, les manifestations traditionnelles et nouvelles permettent de développer à Arlon un vrai pôle culturel au sud de la Province. Et puis tout de même, Arlon a un réel passé. Nous vivons dans une des plus anciennes villes de Belgique, une histoire dont le patrimoine gallo-romain est un bon témoignage."
La culture et le tourisme sont donc un axe de la politique communale. "Mais bon, Arlon ne pourra vivre uniquement là-dessus, tempère Romain Godron. Ce qu'il faut, c'est développer les services pour que les jeunes familles de la classe moyenne aient envie d'habiter le centre. Car pour l'instant, les revenus d'un habitant du centre-ville correspondent à la moitié de ceux de la périphérie. Il faut donc y remettre du logement de qualité et un ensemble de services. Et puis, beaucoup de personnes qui travaillent à Luxembourg se lassent de leur boulot au bout de quelques années. Ils n'y voient plus de sens, mais ils ne le quittent pas pour des raisons financières. Ils s'investissent donc dans de petites associations sociales ou culturelles. Il faut miser sur ces initiatives, davantage les favoriser qu'aujourd'hui." "Arlon c'est une ville-dortoir pour les transfrontaliers qui viennent de s'y installer, souligne à son tour le bourgmestre. Mais une fois qu'ils ont une famille, ils passent le week-end dans la région et participent à la vie du club sportif ou de l'académie des enfants. Il y a un dynamisme remarquable autour de ces associations."

Les reins fragiles
Arlon simple ville-dortoir, morte et de passage ? Ces réalités semblent être doucement dépassées bien que tout ne soit pas encore parfait, concluent Hugues Delacroix, Frédéric Lamand et Catherine Arnold. Le déménagement projeté de l'hôpital local serait une catastrophe, craignent-ils. Il est à lui seul la preuve qu'Arlon, en tant que ville, reste à la merci de décisions politiques qui lui échappent parfois.
Le petit centre-ville néanmoins, bâti sur sa colline, semble enrouler jalousement ses ruelles et se targuer d'un profil certain. Il n'a pas à rougir, c'est vrai. Sans être époustouflant, il témoigne d'un charme "à la belge" : un patrimoine historique réel, une beauté sobre, le tout inévitablement écorné par quelques bâtiments fonctionnels et sans âme du XXe siècle. Le lundi 2 juillet, sur la place Léopold, une demi-douzaine d'ouvriers, sans se douter encore de la dramaturgie du match qui s'en suivra, dressent un écran qui accueillera Diables et Japonais. "Dans quatre heures j'y suis. On sera 5 000, se réjouit le bourgmestre. Et dans ces moments-là vous savez, quand je vois les Arlonais, de toutes origines, vibrer à l'unisson, quand je les vois heureux d'être là sur cette place, je ne sais toujours pas ce que c'est qu'être arlonais; mais je me dis que si les gens sont contents d'y vivre, c'est déjà beaucoup."