Ils ne sont pas échevins à cause de leur sexe: "C'est injuste, je vis ça comme une discrimination"
Les candidats élus sont forcés de quitter le Collège communal car celui-ci doit être composé d'un tiers de femmes.
- Publié le 18-10-2018 à 07h07
- Mis à jour le 18-10-2018 à 09h47

Les candidats élus sont forcés de quitter le Collège communal car celui-ci doit être composé d'un tiers de femmes. En raison de leur sexe, des élus, bien que plébiscités par l'électeur, sont forcés de céder leur place à un autre candidat qui a pourtant réalisé moins de voix. C'est le cas de Vincent Renson, échevin des Travaux sortant à Wasseiges, en Hesbaye liégeoise. "C'est une injustice. Je vis ça comme une discrimination, dit-il, affecté. J'ai réalisé 52 et 124 voix de plus que mes deux colistières. Mais, parce que je suis un homme, ce sont elles qui vont devenir échevines. La nouvelle loi prévoit qu'il faut 2 femmes sur 5 dans notre Collège. Je ne leur en veux pas. Elles me disent qu'elles sont déçues pour moi. J'aurais préféré être battu et on n'en parlait plus ! Je pense avoir fait du bon boulot en tant qu'échevin : les ouvriers avec qui je travaillais vont me manquer. Eux aussi sont déçus. Il faudra du temps pour que je digère la pilule."
Cette situation est la conséquence d'un décret, porté par Ecolo, et adopté à l'unanimité par le Parlement wallon, en 2017. Il impose un équilibre hommes et femmes au sein des Collèges communaux et provinciaux. Bruxelles applique la même règle : le PS et Ecolo souhaitent arriver à une parité complète : 50-50.
Au sortir des élections communales, les bourgmestres ont dû, pour la première fois, tenir compte de ces impératifs lors de la formation de leurs majorités. Auparavant, si la mixité était obligatoire, la présence d'une seule femme au sein du Collège (bourgmestre, échevine ou présidente de CPAS) était considérée comme suffisante. Depuis dimanche, des situations similaires à celle de Wasseiges sont observées dans de nombreuses communes, surtout en milieu rural : Froidchapelle, Anthisnes, Le Roeulx, Donceel, Verlaine, Sivry-Rance, Binche, etc.
Le sujet reste épineux . Les partis traditionnels déclarent désirer voir davantage de femmes prendre en politique la place qui leur revient. Et qu'elles n'occupent que trop peu actuellement. Mais l'injustice ressentie par ces candidats élus n'est-elle pas l'angle mort de cette réforme ?
À Donceel, une candidate s'est même vu refuser le poste d'échevine, malgré un score supérieur : le Collège comportait déjà trop de femmes.
"Même si la règle n'oblige pas à prendre au Collège les candidats qui ont le meilleur score en termes de voix de préférence, nous procédons de la sorte depuis 24 ans. J'estime que ce décret est un recul démocratique", lance Marc Tarabella (PS), bourgmestre d'Anthisnes, qui n'a pas pu reconduire l'un de ses échevins pour une raison similaire. "Cette personne a travaillé 18 ans avec nous. La liberté de choix des électeurs n'est pas respectée. D'autant que durant la campagne, beaucoup de femmes m'ont dit qu'elles n'appréciaient pas cette règle. Personne n'ose le dire à cause du politiquement correct."
Stéphane Hazée (Ecolo), député wallon à l'origine du décret, ne se laisse pas infléchir par les mécontents. "Depuis l'entrée en vigueur du décret, le PS a déposé un texte demandant non pas un tiers, mais 50 % de personnes de chaque sexe dans les Collèges. Cela me semble de la surenchère. Appliquons déjà la règle ensuite, nous l'évaluerons , assène-t-il. Le système donne une prime aux personnes en place. Dans notre société patriarcale, ce sont des hommes. Il faut une évolution vers un partage des responsabilités. Le décret a été réfléchi pour respecter la constitution. Si certains élus veulent parler de discrimination, faisons-le. Parlons des salaires, du partage des tâches, de la direction des tops sociétés : dans notre société, ce sont bien les femmes qui sont discriminées."
Valérie De Bue : "Un mal nécessaire"
Pour la ministre des Pouvoirs locaux, le décret est "un passage obligé pour faire évoluer les mentalités".
Dans plusieurs communes, des élus n'intégreront pas le collège, suite à l'entrée en vigueur du décret mixité dans les exécutifs.
"Oui, j'entends qu'il y a des communes où cela pose problème. Mais ce sont des situations ultra-minoritaires. Je rappelle que cette proposition de décret a été votée à l'unanimité, soutenue par tous les partis, au Parlement wallon, avant que nous ne l'inscrivions, arrivés au pouvoir, dans notre déclaration de politique régionale. Je l'assume complètement et je le soutiens. Il faut voir cette évolution sous l'angle positif, et non comme une contrainte. Il y a des places à prendre pour les femmes dans les villes et communes. Et elles doivent les prendre."
Le nouveau règlement provoque un sentiment d'injustice chez certains candidats.
"Je ne suis pas fervente de ce système à la base. Mais c'est un mal nécessaire. Il s'agit d'un passage obligé pour faire évoluer les mentalités et permettre aux femmes de prendre leur place en politique. À terme, il faut arriver vers une répartition naturelle homme-femme. Les règles prises précédemment portent leurs fruits : on est passé en 6 ans de 32 à 38 % de femmes dans les exécutifs. Bruxelles va vers 1 femme sur 2. On doit s'en rapprocher. Personnellement, j'ai soutenu des campagnes destinées à soutenir les femmes qui souhaitent s'investir en politique. Il faut aussi encourager les électeurs à voter pour des femmes."
Quels sont les freins ?
"Un homme va plus naturellement se déclarer candidat. Une femme, il faudra davantage aller la chercher, lui dire qu'elle a des atouts, qu'elle nous amènera une plus-value."
N'y a-t-il pas une discrimination quand une personne n'intègre pas un collège en raison de son sexe ?
"L'entrée au collège dépend de plusieurs éléments, pas forcément des voix de préférence. Il y a la compétence : par exemple, on peut prendre une personne spécialisée dans les finances, même si elle a réalisé un moins bon score. Il y a aussi la disponibilité. Les électeurs élisent un Conseil communal, et par ricochet, un bourgmestre, qui forme un pacte de majorité. Ils n'élisent pas le collège."
Des bourgmestres craignent qu'après les quotas de genre, on en instaure d'autres, notamment ethniques.
"Non, ce ne doit pas être l'étape suivante."

EXEMPLES ET TEMOIGNAGES
"On ne respecte pas le choix de l'électeur"
Daniel Delvaux est échevin des Travaux de la commune de Verlaine (province de Liège). Un poste qu'il devra quitter après 22 ans. "Je suis déçu et j'accuse le coup. J'étais content de mon score… Le 5e de ma liste (546 voix de préférence). Mais je ne pourrai pas continuer comme échevin, ce sera Gwendoline Poty, la candidate qui arrive derrière moi en termes de voix (419). C'est quelqu'un que j'apprécie, en plus", glisse -t-il. "J'estime que cela ne respecte pas le choix de l'électeur. Je l'ai dit lorsque la loi est passée. C'est une marche arrière démocratique, cette discrimination, tous les partis l'ont votée. C'est ça qui est le plus décevant."
Le son de cloche n'est pas si éloigné s'agissant de Francis Hourant, échevin depuis 18 ans à Anthisnes (province de Liège). "Dans une commune de 19.999 habitants, il faut 2 femmes sur 7. Nous, qui n'avons que 4.200 habitants, c'est 2 sur 5, ajoute-t-il. Je savais que cela allait être compliqué, mais j'ai quand même fait campagne. Cette règle est disproportionnée pour les petites communes. Je n'ai aucune amertume, cependant."
Elle doit laisser sa place… à un homme
Le nouveau décret mixité a bien pour objectif d'augmenter la représentativité des femmes aux postes de décisions, en politique. Elle peut cependant avoir l'effet inverse. "Je fais 313 voix. C'est le 5e score de la liste. Mais il y a déjà 4 femmes dans le Collège communal, en comptant la présidence du CPAS. C'est donc Arnaud Delvaux, qui a fait une voix de moins que moi, qui intégrera le Collège communal", nous relate Isabelle Riga, qui se présentait pour la première fois aux élections à Donceel (province de Liège).
En effet, la règle prévoit un tiers minimum de personnes de chaque sexe au sein du Collège communal. "Je suis très déçue… J'accuse un peu le coup , reprend cette élue. Mais je suis tout de même contente de mon score. Je ne sais pas s'il faut y voir une discrimination. C'est vrai que cette règle est faite pour aider les femmes, et là, c'est l'inverse. Enfin, on s'y attendait déjà durant la campagne. Et je suis certaine qu'Arnaud Delvaux fera un très bon travail."
"Je crains qu'on impose des critères ethniques"
La majorité a été élue avec 10 sièges contre 5 à Sivry-Rance (botte du Hainaut). "Mais nous avons été confrontés à un problème : nous n'avons que 3 femmes élues sur ces 15 sièges, dont une est dans l'opposition. La loi nous impose deux dames dans le Collège. La première, Magali Schepers, a fait le 4e score. Par contre, la seconde, Huguette Wérion, a fait le 10e score. Elle entrera au Collège alors que ce ne sera pas le cas de Christian Petit, qui a réalisé plus de 100 voix de plus, nous explique Jean-François Gatelier, bourgmestre de Sivry-Rance. Il est très déçu, vu son grand nombre de voix. Il a travaillé dur pour être échevin. Il y a là une discrimination. Je suis favorable à la parité sur les listes. J'apprécie beaucoup Huguette Wérion. Mais je pense que c'est l'électeur qui doit décider de qui il choisit pour le représenter au Collège ! Par ailleurs, il faut bien noter que les femmes ne votent pas forcément pour des femmes : c'est encore leur choix."
Il poursuit, avançant un argument supplémentaire. "Je comprends bien cette législation et sa logique, mais où va-t-elle s'arrêter ? Je crains qu'après le critère de genre, on n'impose des critères ethniques dans les Collèges, à l'Américaine."
Des candidats non élus à la tête des CPAS
C'est ce que préconise la ministre De Bue si trop peu de gemmes sont élues dans les Conseil communaux.
Le "principe de la tirette" a été d'application pour la première fois sur les listes électorales pour ces élections communales et provinciales. Il consiste en une alternance stricte homme-femme, à l'exception de la dernière place de la liste. Une manière d'augmenter le nombre de femmes sur les listes et, par ricochet, d'élues.
Reste que, si ces mécanismes ont un réel effet, le choix de la voix de préférence accordée reste à l'électeur. Que faire lorsqu'il n'y a pas suffisamment d'élus du sexe minoritaire pour intégrer l'exécutif d'une commune ou d'une province ? "Si le nombre de femmes ou d'hommes élus est insuffisant, on peut se retourner vers les personnes non élues au Conseil. Dans ce cas, la ministre encourage à désigner à la présidence du CPAS un candidat non élu", nous assure le cabinet de Valérie De Bue (MR), ministre wallonne des Pouvoirs locaux, qui prévoit d'envoyer une circulaire aux communes pour clarifier ce point. "Car le président du CPAS n'est pas membre du conseil communal, il y siège avec voix consultative."
"Demander à une majorité d'aller chercher quelqu'un de non élu, ce serait la pire des choses. Cela signifierait que la volonté de mixité est plus importante que le vote des gens", souligne Marc Tarabella, bourgmestre d'Anthisnes. "À Comblain-au-Pont, la majorité se trouve dans ce cas : il n'y a pas assez de femmes élues pour respecter les règles du tiers au Collège. Si on impose aux communes d'intégrer une personne non élue, je les encourage à déposer un recours."