Les ressorts intimes de Michel Claise, l'ex-star de la lutte contre la criminalité financière
L'ancien juge d'instruction, le visage belge de la lutte contre la grande fraude internationale, est candidat sur la liste Défi à Bruxelles pour les élections fédérales. Michel Claise est aussi un écrivain reconnu marqué par une douleur qui remonte à l'enfance.

- Publié le 21-01-2024 à 08h00

Par quel bout aborder la vie de Michel Claise ? Par l'itinéraire du juge d'instruction qui a fait trembler les puissants ? Par les succès de librairie de ce romancier et essayiste primé ? Par ses débuts dans la vie appesantis par un abandon ?
Sur son bureau de magistrat spécialisé dans la lutte contre la grande criminalité financière atterrissaient les dossiers les plus lourds. Kazakhgate, Panama Papers, Swissleaks, Qatargate… Dans cette dernière affaire, Michel Claise a dû se déporter. Son fils aîné dirige une entreprise spécialisée dans la vente d'huile de cannabis avec le fils de Marie Arena, eurodéputée PS dont le nom a été cité dans ce scandale.
Voilà une tache indélébile sur la fin de carrière d'un inquisiteur, critiquent ses détracteurs. Le juge d'instruction belge le plus connu dans le monde aurait-il protégé l'ancienne ministre socialiste en raison de ces liens ? La petite musique tourne et installe le soupçon. Aujourd'hui à la retraite, Michel Claise a promis de déchaîner les feux de l'enfer contre toute diffamation à son égard. Bienvenue dans l'arène politique…
Une amitié avec François De Smet
Ces péripéties n'ont pas fait douter François De Smet. "Michel est l'un des hommes les plus intègres que je connaisse, affirme le président de Défi. Ses faits d'armes parlent pour lui. Rien n'a jamais démenti la qualité de ses instructions, il a toujours eu raison." François De Smet connaît Michel Claise depuis une dizaine d'années. Le philosophe cumulait alors de petites activités et participait à des présentations d'ouvrages pour un ami libraire. Michel Claise publiant régulièrement, c'est dans ce cadre qu'il a rencontré l'ancien magistrat. Les deux intellectuels sympathisent et deviennent même amis.
Progressivement, Michel Claise se rapproche de Défi sans s'engager activement. Il apprécie particulièrement la laïcité militante de la formation amarante. Mais la séparation des pouvoirs, qui est censée isoler le monde judiciaire du législatif et de l'exécutif, lui impose une nécessaire réserve.
L'ancien juge d'instruction vient de franchir la frontière. Il occupe la troisième place sur la liste fédérale de Défi dans la circonscription bruxelloise. Une position difficile… Il n'a aucune garantie de devenir député sans que ce constat ne l'émeuve. "Comme disait Jean Monnet , il y a deux sortes d'hommes en politique : il y a ceux qui veulent devenir quelqu'un et il y a ceux qui veulent faire quelque chose. Moi, je veux faire quelque chose", glisse-t-il.
Le souvenir de la résistance
Michel Claise est doté d'une acuité particulière, d'une sensibilité qui s'est constituée très jeune. Il a été élevé par ses grands-parents, des boulangers-pâtissiers soumis à des horaires de travail infernaux, mais qui, toujours, ont laissé dans leur vie une place à la culture. Lecteur insatiable, ébloui à douze ans par Les Trois Mousquetaires de Dumas, le garçon est scolarisé à l'institut Notre-Dame à Cureghem. Il y suivra la voie royale : latin-grec. À la maison, il grandit dans le souvenir des actes de la résistance belge durant l'Occupation. Cette mémoire vive transmise par sa grand-mère et son grand-père alimentera ses futurs livres. Salle des pas perdus , son premier roman, met en évidence l'héroïsme de gens ordinaires plongés dans la guerre.
Le syndrome de l'abandon
De son enfance bruxelloise, qui commence par un abandon parental, résulte une peine dont il ne percevra l'ampleur que bien plus tard. En psychologie, une expression existe pour nommer ce rapport angoissé au monde : le syndrome de l'abandon. "Cette douleur m'a certainement déterminé par rapport à un besoin largement surmonté depuis : je ne souhaitais pas déplaire par peur d'être abandonné à nouveau, analyse Michel Claise. Ce sont des pensées très sensibles et très secrètes, qu'on ne perçoit pas soi-même. C'est l'image du père qui m'a le plus manqué. Je voyais encore ma mère, mais pas mon père."
C'est classique. Michel Claise va rebâtir cette paternité à laquelle il n'a pas eu droit sur des figures tutélaires qui apparaîtront sur sa route. Guy Uyttendaele, le père du constitutionnaliste Marc Uyttendaele, qui a été son maître de stage au Barreau, va le marquer profondément. "Guérir, c'est apprendre à voir quand les démons de l'abandonnisme réapparaissent et, alors, avoir l'intelligence de leur donner un bon coup de pied. Mais ceux qui ont été abandonnés me comprendront : on ne se débarrasse jamais tout à fait de cette angoisse", confie-t-il.
Yourcenar et Tolstoï
Cette détresse réapparaît dans ses lectures favorites. Deux personnages littéraires l'ont impressionné. Le premier est tiré de L'Œuvre au noir de Yourcenar. Il s'agit de Zénon, médecin et alchimiste humaniste emporté par la brutalité de son siècle, le XVIe. Bâtard brugeois, il sera abandonné par son père, un prélat romain. Le second, le comte Pierre Bézoukhov. La figure principale de Guerre et paix de Tolstoï est également un fils illégitime à la recherche de lui-même dans une Russie dévastée par Napoléon.
Parmi les livres écrits par Michel Claise, le thème resurgit à la limite de l'inconscient. En particulier dans Cobre (cuivre, en espagnol) dont l'histoire se déroule au Chili. Jorge, un jeune homme proche de Salvador Allende, trouve dans le président socialiste le visage paternel qui lui a manqué. Lors d'une conférence littéraire donnée par l'écrivain, un adolescent le surprendra : "Mais Jorge, c'est vous ! Vous n'avez pas eu de père", lance-t-il à l'auteur. Cette intervention venue de l'auditoire agira comme une révélation. Jamais Michel Claise n'avait perçu avec une telle clarté le lien étroit entre sa vie et celle du personnage qu'il avait façonné.
Le moteur d'un juge d'instruction
A-t-il puisé dans les tréfonds de sa psychologie le tempérament qui a pu lui servir comme juge d'instruction ? Pour tenir le coup dans ce rôle, mieux vaut avoir la volonté de bousculer, de déranger, de se faire des ennemis, y compris au sein de la justice. L'ex-magistrat financier ne croit pas au rapport entre ses flammes intérieures et son ancien métier. "Il faut avoir la volonté de faire appliquer le droit, tout simplement, assure-t-il. Mon moteur, c'était l'application rigoriste du droit. Le juge est non seulement un policier dans l'enquête, mais aussi celui dont dépend la légalité des actes posés. On peut avoir sur sa table de nuit le livre sacré que l'on veut, mais, la journée, nous n'avons comme référence que le Code d'instruction criminelle et le Code pénal."
"Une société extrêmement malade"
Celui que l'on a surnommé "Monsieur 100 millions" en raison des sommes qu'il a récupérées dans les poches de super-fraudeurs a conscience de sa valeur. Et de celle de ses anciennes équipes. "Cent millions ? Attendez… En réalité, c'est beaucoup plus que cela. Rien qu'en 2019, en transactions pénales, on a franchi le cap de 450 millions d'euros ! Pour ramener de l'argent, il y a les condamnations, les transactions, mais il faut aussi arrêter les robinets qui coulent, les grandes fraudes fiscales. Nous sommes dans une société extrêmement malade."
L'enquête dont il est le plus fier ? Celle sur le délit d'initié dans la vente d'actions Fortis en 2008. Un jeu d'échecs passionnant, une partie de Stratego qui débouchera sur l'inculpation de Luc Vansteenkiste, l'ancien patron de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). "Je travaillais avec un policier d'une qualité hors norme, se souvient Michel Claise. Cette affaire a été le moment le plus passionnant de ma carrière sur le plan des intelligences croisées entre le parquet et la police."
De Bach au chamanisme
Ouvertement franc-maçon, agnostique tendance athée et très attaché à la laïcité, il croit toutefois en la possibilité d'une transcendance. L'immortalité existe à ses yeux. Marguerite Yourcenar, qu'il vénère, ne disait-elle pas que l'absolu est l'autre nom de Dieu ? Des moments privilégiés nous donnent l'indice de ce tout éternel. "Dans notre ligne du temps, se produit parfois une bulle : lire L'Œuvre au noir, écouter un morceau qui nous sort du monde profane comme les Variations Golberg de Bach, ou les Pink Floyd. Ces bulles sont des moments sacrés. Je ne suis pas un rationaliste. Par exemple, j'ai vécu des expériences chamaniques."
L'ancien juge d'instruction, à 68 ans, réussira-t-il sa reconversion dans le jeu politique ? Après avoir scruté les dossiers des autres, supportera-t-il d'être à son tour mis publiquement en cause par de nouveaux adversaires ? Michel Claise veut en tout cas éviter les facilités de la langue de bois. "Je ne peux pas mentir, je n'en ai pas envie. Je n'aime pas la dissimulation. On me pose une question et j'y réponds. Je peux parfois me tromper, mais il n'y a jamais de malice de ma part."