Didier Reynders, une carrière d'exception et de grosses déceptions pour ce "candidat à tout"
C'est finalement Hadja Lahbib que Georges-Louis Bouchez a proposée pour le poste de commissaire européen. Didier Reynders ne pourra pas rempiler auprès d'Ursula von der Leyen alors qu'il s'était déclaré candidat. Dans sa longue carrière au plus haut niveau, le libéral a souvent connu des revers.

- Publié le 12-09-2024 à 06h42

Jusqu'où faut-il plonger dans la vie de Didier Reynders pour éclairer son parcours ? Évoquer son intelligence est devenu un poncif. L'essentiel est sans doute ailleurs. L'une de ses principales facultés reste souterraine : l'opiniâtreté. Quoi qu'il lui arrive, le visage impassible, il traverse les évènements sans que les évènements ne le traversent. Crise bancaire lorsqu'il était aux Finances, putsch interne au MR contre sa présidence, déconvenues électorales… Dur à la douleur, ce Liégeois d'origine puise sa force dans une jeunesse à la fois catholique, studieuse et sportive. Enseignant le catéchisme à d'autres, poussé par ses parents au culte des études, il intègre la section latin-grec de l'Institut Saint-Jean Berchmans de Liège. C'est là que se construira le socle intellectuel de sa future ascension. Didier Reynders aligne également les longueurs à la piscine. Six heures du matin, premier entraînement avant l'école avec sa sœur et son frère. Le soir, après les cours, nouvelle séance intensive…
Le libéral ne connaîtra pas la Commission von der Leyen II. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a jugé plus stratégique d'y envoyer Hadja Lahbib, l'actuelle ministre des Affaires étrangères qui lui doit sa fulgurante carrière politique entamée il y a deux ans. Didier Reynders espérait être reconduit au Berlaymont. Il s'était même publiquement porté candidat. Une "profonde déception", selon son entourage. Doublée d'une humiliation. À l'automne de sa vie, à moins d'un retour spectaculaire à la Michel Barnier, la suite de sa route paraît barrée.
La mort de Jean Gol
Malgré un itinéraire d'exception, Didier Reynders a souvent été arrêté par d'autres, juste avant le sommet qu'il approchait. Cette chaîne de revers débute, dès 1995, par la mort inopinée de Jean Gol. Didier Reynders est considéré comme l'héritier légitime de l'ancien vice-Premier ministre qui a régné sur une bonne partie des années 80 et dont il a été le chef de cabinet à 29 ans. Tous les deux sont chargés en matière grise et leurs esprits se sont affinés sur les bancs de la faculté de droit de l'Université de Liège. Un même fil les relie au constitutionnaliste François Perin, le fondateur du Rassemblement wallon. Ils partagent en outre cet humour froid et féroce qui leur vaut de se créer inutilement des ennemis mortels. Lorsqu'on en est la cible, on pardonne rarement un bon mot.
En ce 17 septembre 1995, l'attaque cérébrale qui terrasse celui qui est alors président du PRL pétrifie Didier Reynders. Bouleversé, il ne peut agir et s'emparer des rênes du parti libéral. Louis Michel, longtemps resté dans l'ombre immense de Gol, sent son heure venue. "Louis Michel était peut-être triste également mais, en tout cas, ça ne l'a pas empêché de mettre la main sur l'appareil de parti dans les heures qui ont suivi le décès", confiera à La Libre Carine Gol-Lescot, la seconde femme de Jean Gol. La future guerre des clans – les micheliens face aux reyndersiens – venait de prendre racine chez les réformateurs…

"Rattrapé par ses émotions"
"Occasionnellement, il y a un pont que Didier Reynders ne franchit pas, analyse Pascal Delwit, professeur de Science politique à l'ULB. Louis Michel et Charles Michel, rien ne les arrête. S'ils doivent trahir un ami, ils trahissent un ami. Ce n'est ni bien ni mal, c'est juste un constat de ma part. Chez Didier Reynders, il y a une capacité moins grande à affronter le jeu politique. Charles Michel a, à peu près, obtenu tout ce qu'il voulait. Mais, au départ, c'est parce que papa était là. Et que ce dernier tenait le parti. Didier Reynders a reçu l'aide de Jean Gol, mais ce dernier est mort. Il a alors eu des scrupules, il a été rattrapé par ses émotions."
Louis Michel et Charles Michel, rien ne les arrête. S'ils doivent trahir un ami, ils trahissent un ami. Ce n'est ni bien ni mal, c'est juste un constat de ma part."
Des déceptions, Didier Reynders en a souvent connu. Quelques exemples. À Liège, il espérait ravir le maïorat au PS et l'avait claironné. En vain. En 2012, il quittera cette Cité ardente irrémédiablement rouge pour Uccle. En 2010, le groupe "Renaissance", qui réunissait ses ennemis au sein du MR, le pousse à renoncer à la présidence libérale suite à un travail de sape de plusieurs mois. Après un échec relatif aux régionales de 2009, Louis Michel avait lancé l'assaut des frondeurs. "Ici et maintenant, on ne peut pas dire que Didier Reynders soit un atout pour le MR", avait-il lâché sur la RTBF. En 2014, au bout d'une longue nuit de discussions, Didier Reynders, épuisé et ému, voit lui échapper le poste de commissaire européen en raison de la valse-hésitation du CD&V. Et c'est son meilleur ennemi, Charles Michel, qui devient le Premier ministre de la "suédoise". Didier Reynders devra attendre cinq années de plus pour atteindre les cieux européens. Deux fois candidat malheureux pour le poste de secrétaire général du Conseil de l'Europe, il vient d'être privé d'un second mandat à la Commission.
Trop prudent ?
Didier Reynders a-t-il reçu suffisamment de soutien de sa propre formation ? Olivier Maingain ne le pense pas. "Son parti a brisé plusieurs fois ses élans profonds, ne prenant pas la mesure de ce qu'il pouvait donner comme dimension supplémentaire à son action politique, estime l'ancien président de Défi et de son ancêtre, le FDF, qui formait jusqu'en 2011 un cartel avec les libéraux. C'est un homme réservé. Pour lui, la vie publique est une chose, la vie privée en est une autre. Il a toujours eu une conception élevée du sens de l'État. Il n'y en a plus beaucoup comme lui en politique. Se priver de quelqu'un d'une telle expérience au moment où l'Europe fait face à des enjeux aussi considérables, c'est une décision vue du bout de la lorgnette du MR."
Se priver de quelqu'un d'une telle expérience au moment où l'Europe fait face à des enjeux aussi considérables, c'est une décision vue du bout de la lorgnette du MR."
Olivier Maingain, qui a également été marqué par la stature de Jean Gol, décèle une faille chez Didier Reynders. "Ce que n'a peut-être pas eu Didier Reynders, c'est la capacité à faire un coup d'éclat pour imprimer un tournant essentiel à un moment donné. Je pense à 2011, lors de la rupture du FDF et du MR (après l'accord sur la scission de l'arrondissement de BHV, NdlR). Je lui avais dit : 'Didier, tu es l'héritier de la pensée de Jean Gol'. Ce dernier avait une vraie vision de l'avenir des francophones, conduits au déclin par des rapports de force défavorables. Il avait le courage de parler de 'l'État belgo-flamand'. Mais Didier Reynders a été plus prudent sur cette question. Il pensait peut-être qu'il fallait ménager certaines susceptibilités au sein de son parti."
Pourtant, Didier Reynders n'est pas un tendre. Il sait désigner un adversaire et le terrasser. En 2007, la victoire de son ami Nicolas Sarkozy aux présidentielles sonne le réveil de la droite en France, mais aussi, par ricochet, en Belgique francophone. Alors à la tête du MR, il comprend qu'il doit polariser la campagne électorale et bombarder les socialistes pris dans les "affaires". C'est un triomphe pour les réformateurs, à ce jour inégalé.
"Aux élections fédérales de 2007, les libéraux francophones atteignent leur plus haut niveau dans toute l'histoire du suffrage universel : plus de 30 %, note Pascal Delwit. Mais Didier Reynders n'a pas su traduire cette victoire politiquement avec l'échec de l'Orange bleue (tentative d'alliance au fédéral entre les libéraux et les chrétiens-démocrates, NdlR). Il a manqué de finesse politique. Sa relation avec Joëlle Milquet (alors présidente du CDH, NdlR) est un élément qui a joué. Il n'a pas su créer – ce n'était pas facile – cet élément relationnel qui aurait presque obligé Milquet à aller de l'avant malgré ses réticences. Didier Reynders connaît bien ses dossiers, mais ce n'est pas l'homme le plus empathique du monde. Louis Michel, lui, a promis à la moitié de la Belgique un poste de ministre… Il peut être bien plus dur dans les relations humaines, mais a su créer les conditions lui permettant d'atteindre ses objectifs malgré des résultats électoraux pas toujours au rendez-vous."
"Un homme d'État"
Au fédéral, on ne maîtrise pas son destin. Encore moins la destination du graal de la politique belge, la place de Premier ministre. Il lui aura parfois manqué le petit truc en plus qui aurait fait la différence. Le triomphe de 2007, s'il avait débouché sur l'Orange bleue, aurait pu offrir le 16, rue de la Loi, à Didier Reynders. "Très rapidement ensuite, comme ministre des Finances, il a hérité de la crise financière. Et là, il a fait preuve d'un sens de l'État qui a permis le sauvetage d'un très grand nombre d'épargnants, nuance son ami Daniel Bacquelaine, bourgmestre de Chaudfontaine et ancien ministre fédéral des Pensions. Il a fait preuve d'une maîtrise exceptionnelle dans une ambiance de sauve-qui-peut. J'ai aussi vécu de très près la période où le clan Michel a voulu le destituer. Là aussi, il a fait preuve d'une force de caractère remarquable : il a accepté de partir alors qu'il aurait pu refuser de quitter la tête du parti. Sa première motivation a été de sauver le MR. Pour moi, Didier Reynders est un homme d'État."
J'ai vécu la période où le clan Michel a voulu le destituer, très clairement. Là aussi il a fait preuve d'une force de caractère remarquable : il a accepté de partir alors qu'il aurait pu refuser. Sa première motivation a été de sauver le MR."
À 66 ans, Didier Reynders va-t-il rebondir, lui qui traîne cette image d'un "candidat à tout" ne voulant se priver d'aucune opportunité ? Pourrait-il, par exemple, revenir sur la scène fédérale belge comme Frank Vandenbroucke l'avait fait en 2020 au sein du gouvernement De Croo ? Ce n'est pas le plus probable. Le président Georges-Louis Bouchez, en lui préférant Hadja Lahbib, a voulu tirer un trait définitif sur les décennies terribles qui ont divisé les libéraux en deux clans. Il se dit qu'il compte poursuivre le renouvellement des cadres du MR lorsqu'il s'agira de désigner les ministres du futur gouvernement De Wever.
