"Lutter contre la pauvreté par des interventions sur-mesure, ça marche et ça ne coûte pas plus cher"
Pour l'économiste Jean Hindriks, le mode de financement actuel et des résistances idéologiques restent des freins à un changement de méthode, qui viserait d'abord l'impact social, pour les personnes et la société.

- Publié le 21-12-2022 à 06h41

Les politiques gèrent les pauvres plutôt que de chercher à véritablement mettre fin au problème ?
Exactement. On est dans un cercle vicieux. C'est le premier changement qu'on propose : la méthode. Il faut permettre aux gens de sortir de la pauvreté en faisant de l'accompagnement personnalisé.
Ces interventions sur-mesure ne sont-elles pas plus coûteuses que le "prêt-à-porter" ?
On pourrait avoir l'impression, à tort, que ce sur-mesure coûte plus cher. C'est juste l'opposé, parce que le prêt-à-porter n'apporte pas du tout les solutions qui sont efficaces et qui ont un effet. En traitant des gens si différents de manière si uniforme, on ne peut pas avoir d'effet. Parce qu'au final, l'intervention ne répond aux besoins de personne. Cette approche personnalisée a déjà fait ses preuves. Exemple : le housing first, qui permet d'accéder directement à un logement autonome sans passer par les étapes des maisons d'accueil ou de logement supervisé, tout en bénéficiant d'un accompagnement sur mesure. En Finlande, ils ont divisé par trois le nombre de sans-abri.
Qu'est-ce qui a bien fonctionné ?
Cela a démarré lors d'un gros hiver à la fin des années nonante. Ils sont partis du constat qu'il fallait des logements : on ne pouvait pas laisser les gens dans la rue où ils risquaient de mourir de froid. Il y a eu ensuite un changement de mentalité, un "mindset" : pourquoi faire de l'hébergement d'urgence plutôt que du logement durable ? Ils ont alors converti les logements d'urgence en vrais logements, beaux et agréables à vivre. Mais, pour que ça fonctionne, il faut un troisième ingrédient : le leadership. À un moment donné, il faut que quelqu'un prenne le projet en main et fédère tous les acteurs. Un ancien chef de cabinet a fait ce travail. Cela a marché parce que l'objectif était clair. Ce que j'aime dans cette initiative, c'est que les personnes précarisées, dans une situation fragile, ont retrouvé confiance en elles parce que des gens leur ont fait confiance pour reprendre le contrôle de leur vie. Alors qu'elles-mêmes n'y croyaient plus…
À Bruxelles, la méthode du housing first se développe depuis quelques années. Mais les acteurs de terrain se heurtent à la rareté des logements.
Pour Bruxelles, c'est vrai, c'est un gros problème : on a des files d'attente majeures… Et c'est clair que sans logement, on ne peut pas faire de housing first… Il faudrait créer du bâti, convertir des bureaux en logements, réquisitionner des immeubles inoccupés.
Pourquoi ne le fait-on pas ? Qu'est-ce qui retient les politiques ?
D'abord le mode de financement actuel. Il y a quand même une certaine forme de clientélisme politique. Il faut appeler un chat un chat. Chaque parti a ses acteurs sociaux, qui sont subsidiés. La manière de procéder est orientée sur le financement, sans regarder si les différentes actions ont un impact et sans envisager que les différents acteurs se mettent ensemble pour régler un problème particulier.
Vous dites que l'idéologie est un autre frein.
Oui, c'est un obstacle majeur à une avancée. À Bruxelles, tout le monde est conscient qu'il faut augmenter le bâti pour le logement social. Le public n'a pas les moyens pour le financer. Mais l'idée d'une formule de partenariat où le public déléguerait au privé la construction de nouveaux logements ou la conversion de bureaux, qui seraient loués ensuite en faisant des calculs de rendement, ne passe pas. Tout de suite, il y a des réactions en commission parlementaire pour dire que c'est inadmissible d'utiliser l'argent du contribuable pour donner 3 ou 4 % à des entrepreneurs privés. Résultat : on arrive à un blocage idéologique. C'est quand même paradoxal. On peut évidemment trouver des mesures d'accompagnement pour éviter qu'il y ait un enrichissement privé à partir d'argent public. Mais finalement, on ne fait rien. Alors que l'impact visé est clair : il faut augmenter le parc de logements à bas prix qui sont destinés à des fins sociales. Cela concerne surtout des jeunes. La pauvreté s'est considérablement rajeunie.
Vous insistez aussi sur une intervention en amont.
Oui, l'expérience montre que plus on agit tôt, plus on a de chances de répondre à une difficulté. D'où l'attention accrue à accorder aux jeunes. Je pense à ces adolescents avec des problèmes de décrochage scolaire ou de santé mentale qui basculent vers la pauvreté parce qu'ils n'ont pas eu l'accompagnement qu'ils auraient dû avoir à l'école ou dans le secteur de la santé.