Les Restos du Cœur Mobiles touchent la pauvreté rurale dans les coins reculés de Wallonie : "Franchement, ça aide beaucoup. On est six à la maison"
Trois camionnettes sillonnent la Wallonie pour atteindre les quartiers où l'aide alimentaire est quasi-inexistante. Chaque lundi, Geoffroy se rend à Beaumont pour livrer des paniers avec des œufs, des fruits, des légumes, de la viande… Reportage.

- Publié le 09-10-2023 à 13h13
- Mis à jour le 09-10-2023 à 13h14

De Fernelmont, où se trouve le dépôt de marchandises, à Beaumont, destination du jour des Restos du Cœur Mobiles, il y a 76 kilomètres et, selon le GPS, 58 minutes de route. "Sans les embouteillages et sans les travaux, mais il y en a vraiment partout", s'exclame Geoffroy, 25 ans. Il est presque midi.

Le plus jeune chauffeur (avec permis C) de la bande fait une petite moue en jetant un œil sur son Smartphone. La distribution des colis alimentaires dans la petite ville hennuyère démarre à 13 heures. "Je prends toujours une marge pour arriver dix minutes à l'avance. Je n'aime pas faire attendre les gens", dit Geoffroy. La ponctualité, c'est une forme de respect, ajoute-t-il.
"C'est rare qu'il y ait des embrouilles"
La camionnette, avec une partie frigorifique, est chargée de 56 caisses d'aliments préparées pour 1, 2, 3, 4, 5, 6 personnes… Geoffroy grimpe derrière le volant. Début juillet, il a commencé un intérim aux Restos du Cœur, qui devrait bientôt se transformer en CDD (contrat à durée déterminée). "Le boulot me plaît. L'équipe est vraiment sympa". En plus des livraisons de colis dans les villages wallons, le jeune homme apprête les commandes, range les palettes, trie les frigos, tond les extérieurs du dépôt…

Un métier polyvalent, qui lui convient très bien. "On n'est pas dans une routine. C'est rare qu'il y ait des embrouilles. On voit les gens heureux de recevoir un petit coup de main. On se sent utile. Certaines personnes ont envie de discuter et alors on blague, on échange quelques mots. Mais certains sont gênés de venir : ils prennent vite leur colis et s'en vont."
Wellin, Bouillon, Durbuy, Hastière…
Les familles en situation de précarité n'ont pas toujours la possibilité de se déplacer vers un Resto du Cœur pour recevoir de quoi manger. D'où l'idée de ce service mobile qui se rend dans les coins plus reculés de Wallonie, où existe une pauvreté rurale et où l'aide alimentaire est quasi inexistante.
"Au tout début, on imaginait un semi-remorque avec un resto qui s'ouvre et qu'on peut installer dans les villages", raconte Patrick Dejace, directeur des Restos du Cœur de Belgique. Le rêve s'est confronté à la dure réalité : beaucoup trop cher… Le projet né en 2017 a été revu à la baisse mais il s'est concrétisé. Aujourd'hui, trois camionnettes sillonnent les routes de Wallonie pour se rendre à Beaumont, Wellin, Tellin, Bouillon, Durbuy, Hamois et Hastière, où la demande est la plus marquée. Depuis mars 2022, les Restos du Cœur Mobiles sont aussi actifs à Bruxelles, où ils desservent trois quartiers anderlechtois et Koekelberg.
Il y a une collaboration étroite avec les CPAS (Centres publics d'action sociale) locaux pour identifier les bénéficiaires. Sur base de ces listes, les paniers alimentaires sont élaborés en fonction de la composition du ménage.
Une contribution symbolique d'un euro
Il est pile 13 heures. Geoffroy gare sa camionnette dans la cour de l'école où le CPAS de Beaumont a pris ses quartiers. Dans cette petite entité semi-rurale et très précaire, plus de 100 ménages ont été listés ; il a fallu dédoubler la distribution. Chaque groupe vient en alternance un lundi tous les 15 jours.
Le jeune chauffeur s'active à l'arrière du véhicule, pour installer la table où il dépose les colis comprenant chacun au moins deux repas complets pour toute la famille du bénéficiaire. Comme un vendeur de fruits et légumes au marché hebdomadaire.
Il fait un temps magnifique. Dans une pièce au fond de la cour, il y a Elisabeth, employée au CPAS de Beaumont, et Jérôme, un grand gaillard qui anime la maison des jeunes. Ils connaissent tout le monde. C'est ici que les gens viennent acheter leurs tickets pour retirer leur colis chez Geoffroy. Les Restos du Cœur mobiles demandent une participation symbolique de 1 € par personne et de 0,50 € pour les enfants de 3 à 9 ans (c'est gratuit pour les 0-3 ans) qui fait partie intégrante du processus d'inclusion. La valeur réelle d'un colis alimentaire tourne autour d'une quarantaine d'euros.
"Les chocolats, ce sera pour mes petits-enfants"
Des pâtes, des œufs, du lait, des oranges, des collations, des céréales, des poivrons, du lard, du jambon, des confiseries… Une septuagénaire se montre ravie en faisant l'inventaire du panier du jour. "Les chocolats, je les garde pour mes petits-enfants".
Moi je suis tombé sur la mutuelle il y a un an. On s'accroche, on essaie de trouver des solutions."
Cédric, 43 ans, déplie trois immenses sacs réutilisables pour y entasser les produits. "Franchement, ça aide beaucoup. On est six en tout à la maison. Moi je suis tombé sur la mutuelle il y a un an. Ça ne paie pas bien. En attendant, on s'accroche, on essaie de trouver des solutions". Comme tous les autres, Cédric met le pain en dernier, par-dessus le reste, pour qu'il ne s'abîme pas.

Eddy s'approche avec un conure sur l'épaule. Son petit perroquet originaire d'Amérique du Sud ne le quitte pas. Il s'appelle Coeucoeur. Un rapport avec les Restos ? "Ah non, c'est un hasard", rigole-t-il. Il écarte délicatement les ailes de l'oiseau et dévoile, sur le torse de la bestiole, un plumage rouge en forme de cœur. À Geoffroy, il présente un ticket pour trois : "Pour moi, une dame ukrainienne que j'héberge et la voisine".
Des mangues et des bananes
Derrière la camionnette rose et blanc des Restos du Cœur, Brigitte est fidèle au poste. Depuis deux ans, cette pensionnée qui habite au bout de la rue distribue, en fonction des saisons, de la soupe ou des smoothies. Bénévolement. "Brigitte, c'est notre maman à tous", lance une jeune dame. Le visage de la sexagénaire s'éclaire davantage. Aujourd'hui, elle a mixé des mangues et des bananes.
Certains habitués marquent l'arrêt, pour se réchauffer le cœur et partager les malheurs du coin. Il y a deux jours, une famille a été décimée dans un accident mortel, à Rance. Les parents et un bébé sont morts ; la fillette de 6 ans est grièvement blessée. Ici, tout le monde les connaissait. Le drame est au centre des conversations.
"Les gens ont leurs raisons"
La distribution s'achève. Geoffroy pose une dernière caisse, salue gentiment Angela (nom d'emprunt), qui ne lui répond pas, engouffre le contenu dans un caddie et repart sans un regard. "On vit dans un drôle de monde ! Moi, je lui aurais repris mon bonjour !", commente avec assurance une autre bénéficiaire.
Le jeune chauffeur sourit gentiment. "Ce n'est pas grave. Si je devais m'embrouiller pour ça… Les gens ont leurs raisons". Des soucis de santé, de famille, de boulot… Certains bénéficiaires sont intarissables ; d'autres n'en pipent mot.

Avant de reprendre la route vers Fernelmont, Geoffroy fait les comptes avec Elisabeth. La recette du jour s'élève à 96,50 euros. Une somme qui aide à couvrir une infime partie des frais de transport ou d'achat de marchandises. En 2022, les Restos du Cœur Mobiles ont distribué 60 592 repas à 844 ménages en difficulté. Au cours du premier semestre de 2023, ils ont déjà enregistré une augmentation de 115 % par rapport à la même période un an plus tôt.