Sur YouTube, Instagram et TikTok, le catholicisme classique revient en force
Les dieux n'ont pas déserté nos horizons contemporains. Plonger dans TikTok ou "scroller" Instagram permet de découvrir des milliers de vidéos religieuses farfelues, apocalyptiques, touchantes, sérieuses ou inquiétantes. Focus sur le monde catholique qui se structure sur les réseaux sociaux.

- Publié le 30-07-2024 à 06h35
- Mis à jour le 02-09-2024 à 16h47

"Nous déclarons ouverte au nom de Dieu, de l'évangélisation et du Christ qui est mort et ressuscité pour nous, la Nuit des influenceurs chrétiens !"
C'était à Paris, le 24 mai ; un mini-festival de Cannes avec son jury, ses vidéastes, ses catégories et ses prix. Au total, y étaient nominés 50 influenceurs catholiques et protestants qui rassemblent derrière leurs noms des millions d'abonnés YouTube, TikTok et Instagram.
Orchestrée par le youtubeur Frère Paul-Adrien (370 000 abonnés), revêtu de son habit blanc de dominicain, cette soirée intitulée "La nuit des influenceurs chrétiens" brassait la crème de la scène chrétienne de plus en plus active sur les réseaux sociaux depuis les confinements des années 2020. Quatre ans après la crise sanitaire, dans les rangs catholiques francophones, se découvrent à l'applaudimètre sur YouTube, TikTok ou Instagram, la souriante Sœur Albertine (230 000 abonnés), l'abbé Gaspard Craplet aux allures de boy-scout (76 000), l'Abbé Raffray, armoire à glace et traditionaliste au hashtag #bagarrebagarreprière (115 000), le solide trio du PadreBlog (437 000), le progressiste Matthieu Jasseron qui a quitté TikTok avec 1,3 million d'abonnés, mais dont les vidéos tournent toujours et, derrière eux, une floraison de petits jeunes : Amen (40 000), Le catho de service (103 000), ou Two Disciples (10 000).
Tous n'atteignent pas les sommets de la galaxie protestante (le compte Princess of the king de la Pasteure Jo Exbrayat rassemble 640 000 abonnés). Mais cette scène d'influenceurs catholiques – majoritairement jeune et masculine – se fortifie à une vitesse étonnante. Le réseau Acutis, créé il y a quelques mois, réunit désormais plus de soixante influenceurs, et conseille les nouveaux venus.
Pour légitimer leur travail, tous s'appuient sur l'Évangile ("Allez, et de toutes les nations faites des disciples"), l'encouragement des derniers papes (invitant à évangéliser le "continent numérique"), et les témoignages de conversion qu'ils reçoivent. "Une seule petite vidéo peut convertir quelqu'un, affirmait Benoit Plaut à la Nuit des influenceurs. Quelle opportunité hallucinante. On peut parler de Jésus aux gens bien plus facilement qu'avant. S'inviter sur leur smartphone dans leur chambre, dans leur lit, même dans leur toilette. Internet est littéralement la plus grande opportunité pour évangéliser de toute l'histoire de l'humanité, alors saisissons-la."
Une influence sur la Belgique
Si ce n'est Arnaud Dumouch (102 000 abonnés) qui ne respecte aucun code formel et qui a démarré il y a plus de dix ans, la scène belge est inexistante. Thomas Remy offre des vidéos sur sa chaîne Foi et raison, mais elles sont de l'ordre de l'approfondissement. Le compte Les Médiateurs a tourné depuis Bruxelles, mais il a rejoint sa ville d'origine – Nantes.

Qu'importe : les vidéos se jouent, elles aussi, des frontières. "Comme leurs contemporains, les jeunes catholiques belges sont sur les réseaux, y suivent les influenceurs religieux et – par défaut – regardent les Français, note Delphine Lepour, responsable de la pastorale des jeunes du Brabant wallon. Consciemment ou non, ils sont en recherche de modèles. Ils parlent de ces contenus, ils en sont fiers, les partagent à leurs amis. Les codes développés par ces influenceurs déjouent en effet les clichés des cathos coincés et pas très drôles. Ça leur fait du bien. Et aucune de ces figures ne les laisse indifférents. Certains vont par exemple apprécier l'abbé Raffray, son discours carré et sa posture traditionaliste ; d'autres vont le détester. C'est noir ou blanc."
Prière, tradition et liturgie
Sauter d'une vidéo à l'autre offre un condensé des dynamiques du catholicisme occidental. Les discours sont classiques, s'appuient sur la tradition de l'Église, son Catéchisme, et argumentent la légitimité des dogmes.
La tonalité est également très spirituelle, louant l'importance d'une belle liturgie, soutenant la nécessité de la prière et offrant mille et un conseils pour s'y engager. Ces vidéos prônent aussi l'évangélisation, que ce soit par le témoignage ou par l'apologétique (le discours argumenté – voir ci-dessous). " On peut témoigner de notre foi, mais notre but est aussi de montrer notre joie de croire, ce qui est un vrai défi", mentionne Thibault Pfeffer, 25 ans, de la chaîne Two disciples. Pour y arriver, les formats se transforment ces derniers mois : des reportages, des "enquêtes", du contenu lifestyle, du témoignage, des jeux et de premiers talk-shows humoristiques ont vu le jour, avec plus ou moins de succès.
Tous les sujets y sont abordés. On y parle de politique ("Pour qui voter en tant que catholique ?"), de tatouage ("Peut-on se faire tatouer quand on est chrétien ?" – gros gros succès), d'histoire ("Que penser de l'inquisition ?"), des dogmes ("L'Immaculée Conception, c'est dans la Bible ?"), mais aussi de chant grégorien, de suicide, d'alcool, d'homosexualité, de genre, de féminisme, du pape François, d'écologie et de questions plus larges sur les fondamentaux de la foi ("Tout comprendre sur l'Esprit saint ","Pourquoi Abraham est-il si important ?"…).

La forme respecte également tous les codes contemporains et s'adapte à chaque réseau. De longues vidéos, soignées et travaillées (sur YouTube) côtoient les filtres visuels d'Instagram ou de courtes prises de vue "face caméra" qui font la fortune de TikTok. Attentive aux algorithmes, sensible aux évolutions, cette galaxie catholique est à la pointe du marketing et pense sa stratégie. "Pour les jeunes, les réseaux sociaux sont devenus un moteur de recherche, souligne Jean-Baptiste Bienvenu de la chaîne PadreBlog. Ils tapent 'Comment prier ?', 'Qui est Marie ?', 'Amour', sur TikTok ou YouTube. Nous veillons donc à développer des vidéos autour de tels mots-clés."
La bougie de la grand-mère
Cette approche est indispensable pour que ces vidéos puissent sortir du lot, remonter à la surface des écrans et gagner l'attention des internautes. D'autant plus que le catholicisme, sur les réseaux, est devenu une ressource de sens rangée sur la même étagère que les différents monothéismes, les sagesses orientales, l'ésotérisme ou le développement personnel.
Un produit parmi d'autres, qui jouit néanmoins de quelques atouts. Grosso modo, la jeune génération a moins d'a priori que la précédente vis-à-vis du catholicisme. C'est l'ignorance qui prédomine, moins le rejet. "Nous avançons donc sur une terre vierge", constate Thibault Pfeffer. Contrairement à l'islam et au protestantisme, les catholiques s'appuient aussi sur une doctrine "officielle". Les propos partent donc moins dans tous les sens.
Enfin, la "chance" des influenceurs catholiques est de pouvoir profiter d'une culture qui s'est constituée au fil des siècles, faite de liturgie, d'encens, de chasubles, de chants, de chapelets, de processions, de bougies, de vitraux éminemment "Instagrammables" comme on dit : ils correspondent aux codes visuels d'internet.
De plus, ces rites et ces signes sont appréciés par une jeunesse en attente de rituels simples et incarnés. Ceux-ci sont donc remis en avant et leur sens est réexpliqué : "Pourquoi s'agenouiller quand on prie ?","Le chapelet est-il un collier ? À quoi sert-il ?"…

Ces dernières décennies, il y a eu un "dédain" d'une élite catholique à l'encontre de ces objets et traditions issues de la foi populaire, constate à cet égard Jean-Baptiste Bienvenu. "Cela fait pourtant partie du trésor de la tradition, du côté très incarné de la foi catholique et nous devons accompagner les demandes à ce propos. Certes, tout n'est pas toujours ajusté, et l'attachement aux traditions peut notamment servir des attentes identitaires. Mais on ne peut simplement les refuser au motif qu'elles ne seraient pas suffisamment mûres. Un arbre, on l'accompagne dans sa croissance ; et la vie grandit par discernements progressifs. Notre souci est d'accompagner ces jeunes pour les aider à discerner ce qui est ajusté. Plus globalement, notre analyse est qu'il y a une population dans nos pays de vieille chrétienté, dont la grand-mère était chrétienne, dont les parents n'ont rien transmis, et qui cherche une voie spirituelle. Et quand ces jeunes redécouvrent une sagesse qui les raccroche affectivement à leur grand-mère – laquelle, peut-être, les emmenait allumer une bougie dans l'église du quartier ‐, nous venons simplement passer un coup de surligneur sur cet élan du cœur en leur disant : 'Tu peux y croire, c'est beau, cela peut t'apporter le surcroît de vie que tu attends'."
Un premier lieu de formation
En attendant, sous les vidéos et sur les forums, les questions des internautes rejoignent celles des autres confessions et s'articulent souvent autour du permis et de l'interdit. Elles témoignent souvent d'une grande ignorance des traditions religieuses, d'un souci de réponses claires et simples face au développement sur internet de courants spirituels divers et d'un islam rigoriste : "Dois-je porter un voile en tant que jeune chrétienne ?","Le carême est-il le ramadan des catholiques ?","Puis-je boire de l'alcool ?","La drogue me conduira-t-elle en enfer ?"…
"Tout le défi est d'y répondre avec justesse en vingt secondes sur TikTok, sans offrir un prêt-à-penser moral, insiste Delphine Lepour. Car la foi est l'aventure d'une vie, un dialogue patient avec Dieu, soi et les autres, pas une idéologie qui offre des réponses simplistes à nos questions. Jésus ne répondait jamais aux pharisiens avec des réponses toutes faites, il les renvoyait à leur conscience et à leur liberté."
Alors, assiste-t-on à l'évangélisation de TikTok ou à une tiktokisation de la religion, une sorte de dessèchement de la spiritualité réduite à des slogans ou des préceptes, délétères à terme, pour celle-ci ? Le danger existe. Surtout si l'on plonge dans les fils de discussions et dans des "lives" (longues interactions en direct) sur TikTok, menés par des inconnus peu au fait de théologie. Les principaux influenceurs, évoqués ici, disent être conscients de ces dangers. "Nous sommes dans une période de recherche et développement, insistent-ils en substance. Notre travail, quoi qu'il en soit, n'est qu'un premier pas, une première étape, un premier lieu de formation."
Le grand retour de l'apologétique
Il avait survécu aux États-Unis, mais voici un phénomène qui avait un peu disparu de nos régions ces dernières décennies. A travers des livres, revues (dont 1000 raisons de croire) et, surtout, des vidéos, on assiste au retour de l'apologétique, ce discours qui entend défendre la foi catholique par une argumentation rationnelle. En France, on peut citer le jeune Matthieu Lavagna dont les titres des vidéos ne trompent pas : "Réfutation des inepties de Michel Onfray" (qui nie l'existence historique de Jésus), "Le catholicisme est-il la seule vraie religion ?"…).

En Belgique, Thomas Remy, chercheur en théologie à l'UCLouvain et animateur de la chaîne YouTube Foi&Raison accepte avec prudence le terme d'apologète.
"Je me considère comme apologète en ce sens que j'essaie de montrer les raisons de la foi de manière la plus raisonnable possible, en tâchant de me mettre à la place d'athées qui ne sont pas dupes, et sans jamais transiger avec la vérité et la raison ; du moins je fais au mieux !" À ses yeux, si cette discipline revient à la mode, c'est "que dans notre Occident très sécularisé, le petit noyau de jeunes croyants qui demeure se situe dans une contre-culture conservatrice, qu'il souhaite défendre et revendiquer" plus explicitement que ses aînés. Ces derniers – pour le dire vite – privilégiaient davantage le dialogue inter-religieux que l'affirmation de la foi.
Ajoutons que la Belgique a connu par le passé de grands apologètes, note encore Thomas Rémy. Ce fut le cas du cardinal Mercier (1851-1926) "qui a joué un rôle de premier plan dans la résistance intellectuelle et morale contre l'occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale et qui a fondé l'Institut Supérieur de Philosophie à Louvain, centre important pour la philosophie néo-thomiste, un courant sur lequel s'appuie l'apologétique catholique moderne".
Joseph Maréchal (1878-1944), un autre jésuite belge, a également "tenté de rapprocher la phénoménologie et le thomisme. Son approche innovante de l'apologétique cherchait à dialoguer avec la philosophie contemporaine, notamment à travers son œuvre majeure, le Point de départ de la métaphysique." Enfin, plus récemment, Thomas Remy cite Adolphe Gesché (1928-2003). Professeur de théologie dogmatique à la Faculté de Théologie de l'Université catholique de Louvain, "il fut très apprécié et en dialogue constant avec son époque, et notamment avec l'ULB et ses professeurs. À mon sens, il doit être un exemple pour les jeunes apologètes, bien que sa pensée demande à être actualisée, comme lui-même sans doute l'aurait voulu."