Budget bruxellois : un dérapage annoncé de 300 millions d'euros hypothèque l'ambition d'un retour à l'équilibre
Selon des données confidentielles du comité de monitoring que La Libre s'est procuré, le déficit de la Région bruxelloise replongerait vers la barre d'1,25 milliards d'euros, d'ici à la fin 2026.

- Publié le 23-06-2026 à 06h27
Le soulagement était tel, après plus de 600 jours d'une crise historique, que d'aucuns ont probablement analysé le contenu de l'accord de gouvernement bruxellois avec un optimisme un peu forcé. Est-il pour autant bâti sur du sable, voire sur un jeu de dupes ?
Le ministre-Président Boris Dilliès (MR) et son ministre du Budget Dirk De Smedt (Anders) ont obtenu de leurs partenaires un engagement pour un retour à l'équilibre budgétaire en 2029. En contrepartie, le PS a obtenu que cet effort ne se fasse ni au détriment de la politique du logement (via un refinancement massif de la SLRB), ni du financement des communes, et surtout sans aucun licenciement dans la fonction publique. Mais, même avec la meilleure volonté du monde, le nouvel exécutif semble déjà rattrapé par la réalité implacable des chiffres.
Selon un rapport envoyé aux membres du comité de monitoring — un organe technique chargé d'évaluer la trajectoire financière de la Région Bruxelles-Capitale — dont La Libre a pu prendre connaissance, les constats sont alarmants (le rapport final est attendu dans le courant du mois de juin).
Une douche froide à 300 millions d'euros
Le comité de monitoring jette un froid polaire sur les ambitions gouvernementales, qui ont promis un retour à l'équilibre budgétaire en 2029. Le document portant sur le contrôle budgétaire 2026 indique que le déficit se dégrade de 298 millions d'euros par rapport aux prévisions initiales. Dans son rapport affiné envoyé lundi soir, "après analyse critique des groupes de travail thématiques", le comité de monitoring ramène l'augmentation du déficit à 215 millions d'euros. Mais le dérapage reste conséquent.
Certes, il ne s'agit que d'une photographie à l'instant T, basée sur le rythme des dépenses déjà engagées par les administrations. Reste que le constat est là : alors que la trajectoire officielle prévoyait un déficit limité à 957 millions pour 2026, le solde négatif atteindra, à ce rythme, 1,254 milliard d'euros. En d'autres termes, le déficit repart à la hausse, illustrant la difficulté du nouveau gouvernement à inverser une tendance qui s'était lourdement aggravée sous la précédente législature Vervoort.
Une explosion des dépenses
Si les recettes affichent une légère amélioration globale de 27 millions d'euros, celle-ci cache de fortes disparités. La bonne santé de la part régionale de l'impôt des personnes physiques (+ 50,6 millions) et des amendes routières (+ 9,3 millions) est en partie annulée par une chute brutale des droits de succession, qui rapportent 43 millions d'euros de moins que prévu.
Toutefois, c'est bien de la dérive des dépenses que provient l'essentiel du dérapage. Le poste le plus critique reste celui des subventions de fonctionnement, qui enregistre une hausse nette de 192 millions d'euros : le financement des primes Actiris (+ 37 millions), le soutien à la SLRB pour combler le déficit des sociétés de logement social et soutenir les familles nombreuses (+ 54 millions), le secteur des titres-services (+ 22 millions) et la gestion de la crise de l'accueil (+ 23,5 millions).
Par ailleurs, les frais de fonctionnement globaux grimpent de 80 millions d'euros, incluant des coûts informatiques et l'entretien des infrastructures par Bruxelles Mobilité. Si ces frais informatiques devraient n'être qu'un one shot, l'addition finale s'annonce tout de même nettement plus salée que prévu.
Dans sa déclaration de politique régionale (DPR), le gouvernement ambitionnait pourtant d'assurer le retour à l'équilibre par une "maîtrise structurelle des dépenses", censée contribuer à 80 % de l'effort via des réformes de rationalisation. À lire les chiffres du comité de monitoring, cette dynamique n'est pas encore en marche.
Quant à la réforme de l'administration — bien que le processus soit en cours — ses premiers effets positifs se font attendre. Dans les faits, la masse salariale de la fonction publique continue d'augmenter de 47 millions d'euros, poussée par l'indexation et l'évolution des barèmes. À terme, ces réformes sont pourtant censées faire économiser un demi-milliard d'euros à la Région d'ici à la fin de la législature.
Licencier des fonctionnaires ?
Dans ses recommandations pour diminuer le déficit, le comité de monitoring recommande d'ailleurs de procéder "à des réductions d'effectifs".
"Il apparaît clair, au vu des chiffres, qu'il sera impossible à Dirk De Smedt d'atteindre le retour à l'équilibre budgétaire d'ici à la fin de la législature en poursuivant la même politique", glisse une source bruxelloise bien informée. "Il fait face à un dilemme. Soit il assume de maintenir la Région dans le rouge en 2029, alors qu'il a fait de l'assainissement l'alpha et l'oméga de sa politique. Soit il opte pour une ligne plus dure et pousse pour des licenciements dans le personnel administratif régional. Sans réduire la voilure de la masse salariale, l'objectif est intenable."
Lors de l'un des rounds de négociations entre libéraux et socialistes, Anders et le MR avaient déposé sur la table un projet de réduction structurel des effectifs, qui serait passé par un licenciement massif de fonctionnaires (le chiffre de 2800 personnes avait même circulé).
Le PS ne veut pas de licenciement
Le PS s'était toutefois frontalement opposé à ces velléités, faisant inscrire noir sur blanc dans la DPR que la politique budgétaire "ne pourra pas avoir pour conséquence le licenciement" de fonctionnaires.
Sur ce point, les socialistes n'ont pas bougé d'un iota. Tout indique qu'Ahmed Laaouej et Karine Lalieux ne lâcheront pas un pouce de terrain sur ce totem politique, au risque de passer pour le parti ayant avalisé un plan de licenciement de fonctionnaires d'une ampleur inédite dans le pays.
Contacté par La Libre, le cabinet de Dirk De Smedt n'a pas souhaité commenter un document qui ne leur a pas encore été communiqué. Mais il apparaît que ce proche du président Frédéric De Gucht n'est pas disposé à changer son fusil d'épaule et à renoncer à son ambition centrale d'un retour à l'équilibre.
L'agence de notation Standard & Poor's avait déjà exprimé ses doutes quant à la capacité de la Région à maintenir son déficit sous la barre des 956 millions d'euros en 2026. Ces chiffres du comité de monitoring viennent leur donner raison. Réduire les déficits tout en voulant faire plaisir à tout le monde — et au PS en particulier — pourrait relever de la quadrature du cercle. Le réveil politique bruxellois pourrait être douloureux…