Micheline Presle, une vie de cinéma

Doyenne du septième art français, la comédienne s'est éteinte à l'âge de 101 ans.

(FILES) French actress Micheline Presle is pictured on the stage during the 45th Karlovy Vary Film Festival (KVIFF) on July 07,2010, in Karlovy Vary. Maria de Medeiros and Belgium film director Frederic Sojcher (Both out of camera range) came to Karlovy Vary to present their film '''Hitler in Holywood'' which is in competition at the festival.   AFP    PHOTO MICHAL CIZEK. Micheline Presle died aged 101 on February 21, 2024. (Photo by Michal CIZEK / AFP)
Micheline Presle, une vie de cinéma ©AFP or licensors

L'affiche est familière aux fans de la série Dix pour cent. On la découvre, morceau par morceau, dans les bureaux de l'agent Gabriel Sarda, juste au-dessus du sofa où il aime se vautrer, une bombe de crème fraîche dans la bouche. Cette affiche, très colorée, est celle du Diable au corps de Claude Autant-Lara, un joyau dans la carrière de Micheline Presle, qui vient de disparaître à l'âge de 101 ans. "Micheline s'est éteinte paisiblement, à la Maison nationale des artistes de Nogent-sur-Marne", a déclaré son gendre Olivier Bomsel à l'AFP mercredi soir, ajoutant que les obsèques se dérouleraient dans l'intimité.

Le contrat en blanc

"J'ai reçu, un jour, un télégramme d'un producteur américain, Paul Graetz, qui travaillait pour les studios Universal : 'Aimerais vous rencontrer pour film éventuel'", nous racontait Micheline Presle, le sourire généreux et l'œil vif sous la monture branchée, juste avant le lancement de sa rétrospective à la Cinémathèque royale en 2007.

"Je l'ai rencontré et on a signé un contrat qui me donnait le choix du metteur en scène, du sujet, du partenaire, de l'opérateur… Je lui ai fait rencontrer Autant-Lara. Il s'est fait projeter Douce, dont Aurenche et Bost avaient écrit le scénario, et il a signé avec eux." La guerre vient de se terminer, Micheline Presle n'a pas encore 25 ans et le monde du cinéma est à ses pieds.

Le cinéma, elle aime cela depuis que son père et puis sa mère (qui a divorcé plutôt que de suivre son mari aux États-Unis) l'y emmènent chaque dimanche. La petite Parisienne rêve de devenir actrice, fait de la figuration l'été de ses 15 ans et s'inscrit au cours de Raymond Rouleau où elle tape dans l'œil d'un assistant de Pabst. Le réalisateur de Loulou est, lui aussi, frappé par sa beauté et son tempérament, au point de lui proposer de choisir un rôle dans Jeunes Filles en détresse (1939) qu'il s'apprête à tourner. Ce sera le personnage de Jacqueline Presle, dont elle fera son nom de scène, son père lui ayant interdit de porter le sien, Chassagne : il ne veut pas d'une fille comédienne. Elle s'appellera donc Micheline Presle pour la postérité.

Le film n'est pas encore sorti, qu'Abel Gance - qui a vu les rushes de Pabst - lui propose un double rôle, la mère et la fille, l'une meurt en donnant la vie à l'autre, rendant Fernand Gravey inconsolable. Quand on voit Paradis perdu, on ne peut s'imaginer qu'elle n'a que 16 ans et est totalement débutante, tant elle impulse à ses deux personnages une vibration, une aura, des personnalités vraiment distinctes. Lors de sa sortie, fin 1940, le film va provoquer une déflagration émotionnelle inouïe, certains spectateurs ne l'oublieront jamais, comme François Truffaut, dont c'est le premier souvenir de cinéphile.

À 18 ans, Micheline est propulsée au firmament du cinéma français, dans le sillage de Danielle Darrieux. De quoi attraper le vertige. Certes, elle crève l'écran, mais elle n'a aucune formation et décide de suivre les cours de René Simon. Inutile, son talent pur se façonne sur les plateaux. Elle est, à nouveau, la femme des rêves de Fernand Gravey dans une comédie aussi aérienne que romantique, Les Nuits fantastiques (1942) de Marcel l'Herbier. Elle touche au drame en séductrice dans Félicie Nanteuil (1942) de Marc Allégret avec Louis Jourdan, un joli couple à l'écran comme à la ville.

Le visage de la nouvelle génération

Quand la France est libérée, la plupart de ses films déboulent enfin dans les salles. On ne voit plus qu'elle, car Arletty paie le prix d'une romance avec un bel officier allemand, Danielle Darrieux se tient dans l'ombre à la suite d'un fâcheux voyage à Berlin et Michèle Morgan est partie à Hollywood.

Micheline Presle est le visage de la nouvelle génération. Question d'âge évidemment, mais aussi de modernité dans le jeu, d'attitude dans la vie. Dans Falbalas (1945), par exemple, elle assume ses décisions sans rien demander à personne. Elle rayonne dans ce film de Jacques Becker qui détaille le fonctionnement d'une maison de mode. Le noir et blanc lui fait une peau de nacre ; d'ailleurs Raymond Rouleau la traite comme une jolie poupée, aveugle à ce bouillonnement intérieur, insensible à cette intégrité vitale qui participe autant à son charme que ses traits.

On ne parle pas encore de la méthode de l'Actor's Studio et pourtant, pour incarner Boule de suif, que va mettre en scène Christian-Jaque, Micheline Presle prend des kilos pour devenir plus conforme à la description de l'héroïne pulpeuse de Maupassant. Dès lors, ce n'est plus sa fraîcheur et sa taille de guêpe qui valent un triomphe à Micheline Presle, mais son abattage en fille en joie à qui on ne la fait pas.

C'est à ce moment que Paul Graetz lui propose ce contrat où tout lui est permis. Alors, elle choisit Le Diable au corps de Raymond Radiguet, que Cocteau lui a mis dans les mains. Elle choisit Claude Autant-Lara et ses scénaristes, car elle admire leur film Douce. Elle choisit Gérard Philipe, inconnu sur les écrans, mais qu'elle a trouvé éblouissant sur scène.

Soit une histoire d'amour entre un adolescent et une très jeune femme dont le mari est parti pour le front en 1914. Déjà, cette passion incandescente entre deux êtres immatures percute frontalement la morale, mais les scénaristes, Aurenche et Bost, ont ajouté trois flash-backs afin de faire apparaître une dimension pacifiste qui percute tout aussi frontalement le nationalisme ambiant, chargé de faire oublier la collaboration. Le succès est à la mesure du scandale. La polémique virulente occulte un peu les qualités artistiques de l'entreprise, mais pas les interprétations torrides et fragiles de Gérard Philipe, authentique révélation, et Micheline Presle. Celle-ci est consacrée meilleure actrice par les Victoires du cinéma français de 1947, lointain ancêtre des César.

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La parenthèse fatale

Et puis, "tout va se casser", comme elle dit. Elle tombe amoureuse de Bill Marshall, un acteur et réalisateur américain dont Michèle Morgan vient tout juste de divorcer. Tout va se casser, car elle suit, à Hollywood, son nouveau mari qui contrôle désormais sa carrière et préfère lui faire signer un contrat avec un studio plutôt que d'accepter Lettre à une inconnue que lui propose Max Ophuls. On connaît la suite, Ophuls s'adressera désormais à Danielle Darrieux et ce seront La Ronde, Madame de, Le Plaisir, autant de chefs-d'œuvre, comme on n'en trouve guère dans la filmographie de Micheline Presle.

Avec son contrat de sept ans à la Fox, elle gagne dix fois mieux sa vie qu'en France, mais elle tourne peu ou mal, voire insignifiant. Et quand le grand rôle arrive enfin, L'affaire Cicéron (1952) de Joseph Mankiewicz, elle doit y renoncer, car elle est enceinte de la petite Tonie. Elle sera remplacée par… Danielle Darrieux.

Quand elle revient en France, divorcée, au milieu des années 1950, plus personne ne l'attend. Pas même Claude Autant-Lara. Ils s'étaient promis d'adapter d'autres classiques de la littérature, mais c'est Danielle Darrieux qui sera sa Mme de Rênal dans Le Rouge et le Noir. Pourtant, dans L'Amour d'une femme, Jean Grémillon démontre, en 1954, toute la maturité du jeu de Micheline Presle en jeune médecin isolé sur une île bretonne. Son assurance, son autorité lui permettent de s'imposer parmi une population méfiante sans jouer au garçon manqué. Elle garde, au contraire, toute sa féminité, éprouve des sentiments passionnés qui vont la conduire à devoir choisir entre le métier et le mariage. Ce jalon subtil dans une histoire du féminisme est à découvrir, car il n'a connu aucun succès. Ce n'est pas comme cela qu'on veut voir Micheline Presle.

La Nouvelle Vague ne lui prêtera guère d'attention, si ce n'est Rivette et Demy, mais dans des rôles secondaires : mère supérieure dans La Religieuse ou Reine rouge dans Peau d'âne.

La bourgeoise allumée

Toutefois, pas question de rester inactive comme lors de cette maudite parenthèse américaine. Quand Guitry, Losey, Delannoy ou Resnais ne l'appellent pas ; elle arpente les scènes, de Jérôme Savary aux tournées Herbert-Karsenty. Elle tâte aussi de la télévision avec une série pétillante sur un couple de Français moyens qu'elle forme avec son "minet" Daniel Gélin. Mis en scène par Jean Becker, le fils de Jean, Les Saintes Chéries (1965-1971) n'ont pas bien résisté à l'épreuve du temps, mais Micheline a retrouvé une popularité extraordinaire et elle va désormais exceller dans ce rôle de bourgeoise chic et givrée, avec beaucoup de classe et autant de fantaisie.

Quand arrivent les années 1980, une génération la redécouvre et lui confie de grands rôles dans ses petits films. On se souvient particulièrement de ce Beau temps mais orageux en fin de journée (1986), dans lequel Gérard Frot-Coutaz lui donne un rôle majeur en institutrice fraîchement retraitée et très agitée. Versatile, éreintante, elle mène une vie d'enfer à son mari (Claude Piéplu) dont la patience montre des signes de rupture. Ce film va activer les imaginations de son scénariste Jacques Davila et de son monteur Paul Vecchiali qui vont à leur tour faire tourner Micheline Presle.

On va ainsi voir de nombreux jeunes réalisateurs la solliciter comme, entre autres, Laurent Chouchan, afin d'être la mère de Philippe Torreton dans Vertiges de l'amour (2001), ou Merzak Allouache, pour être celle d'Alain Chabat dans Chouchou (2003), ou encore Sébastien Lifshitz, pour être la grand-mère de Yannick Renier (Plein Sud - 2009). Quant à notre compatriote, Frédéric Sojcher, il en fera en 2011 l'héroïne d'un faux documentaire et d'un vrai hommage dans HH, Hitler à Hollywood.

Et puis, bien sûr, on l'a vue dans de nombreux films de sa fille Tonie Marshall, qui aura dû batailler pour sortir de l'ombre d'une mère aussi solaire. D'abord actrice (notamment dans Beau temps mais…), Tonie Marshall trouvera sa voie comme réalisatrice de comédies, dont Vénus Beauté (Institut), qui lui vaudra d'être en 2000 la première femme à remporter les César du meilleur film et de la meilleure réalisatrice. Une fille que sa mère a vu partir le 12 mars 2020, emportée par un cancer.

Passionnée dès l'enfance, Micheline Presle aura consacré au cinéma toute son existence au cours de laquelle, elle aura incarné une femme énergique souvent en avance, ou alors en décalage sur son temps.

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