Sans le gothique, pas de Batman, pas de Gotham City !
Le gothique dans tous ses états, au Louvre Lens. Le courant artistique qu'on associe aux cathédrales, est bien plus important qu'on ne croit. Dans l'architecture, la littérature, le cinéma, la musique, il infuse notre quotidien. Rétropédalage dans le temps.
- Publié le 15-10-2025 à 17h40

La silhouette de Wim Delvoye est toujours en tête, durant la visite, oscillant d'une vitrine à enluminures (la Bible de Jean de Sy, 1355) à une gisante souriante (Tête de Jeanne de Toulouse, 1285). Parfois, la silhouette se rapproche à nouveau du groupe agglutiné autour de Florian Meunier, conservateur en chef du patrimoine au musée du Louvre, qui nous balade en mode encyclopédie humaine, sous les arches ogivales qui forment le décor de l'expo Gothiques.
Nous sommes au Louvre-Lens où le musée frère du grand Louvre inaugure une "exposition de civilisation" comme le souligne Annabelle Ténèze, directrice du Louvre-Lens. Pas question, par conséquent, de se cantonner à une idée restreinte du phénomène, le titre de l'expo s'assortit d'un "s", car le gothique est bien multiple. Ce que le nombre d'objets exposés ne dément pas, 250 œuvres en tous genres, de la statuaire médiévale aux extraits de Nosferatu le vampire, de Murnau.
Prouesse technique mue en art
S'entamant au XIIe siècle, le gothique n'a cessé de développer des arborescences jusqu'à devenir le goth' de nos jours. "Si on faisait un micro-trottoir et qu'on demandait ce que le mot gothique représente pour les gens, certains diraient "cathédrale", d'autres diraient "métal", d'autres "contreculture", d'autres citeraient Notre-Dame. Nous avons interrogé les raisons qui pouvaient expliquer qu'un même mot veuille dire tant de choses", assure Annabelle Ténèze.
On emboîte le pas à Florian Meunier qui commande le vaisseau de ce voyage à travers le temps. "Une salle, un siècle", ce qui permet de s'immerger dans les gothiques successifs dont on comprend comme ils se nourrissent, tout en frayant avec les courants artistiques de leur époque.
Nous sommes accueillis par une statue du XIIIe siècle – chef-d'œuvre du département des sculptures du Louvre. "Comme les moines de Saint Germain-des-Prés qui entraient de part et d'autre de cette statue-colonne, nous entrons dans la première salle". Ainsi tombe-t-on dans le baptistère du gothique qui, il faut le rappeler, est d'abord le fruit d'un progrès technique : l'invention de la voûte d'ogives. L'arc ogival permet aux édifices de se déployer dans la hauteur. On pense à la cathédrale de Saint Denis en 1140, avec sa nef à 29 mètres, jusqu'à ce que la nef d'Amiens atteigne 43 mètres. Un art utilisé aussi dans les architectures militaires et civiles (château de Coucy), ce qu'on a tendance à oublier.
Le savant et le populaire
À la même époque, on le sait moins, les arts figurés s'emparent du gothique. Pleins feux sur tout ce qui monte (les pinacles, les flèches), et spéciale dédicace aux gargouilles, dont on peut apprécier un exemplaire indemne, une femme accroupie sur un monstre, datant de 1500. Un objet rare, au vu de l'usure du temps, du zèle des révolutionnaires et de l'absence de vues des comparses restaurateurs de Viollet-le-Duc au XIXe siècle.
Cette sculpture gothique est à rapprocher de l'art mosan, qui s'égrène dans l'actuelle Belgique, à Stavelot, à Liège. Chose capitale pour le spécialiste Florian Meunier : "Pour la première fois en Europe, on élabore un langage artistique commun qui met en évidence les échanges de tous types".
C'est aussi à cette époque que le gothique prend des formes multiples. Dans les enluminures, le style s'instaure, acte de naissance de l'écriture gothique – qui continue d'être utilisée de nos jours, dans la typographie de titres de journaux, comme Le Monde ou le Süddeutsche Zeitung.
Des sculptures en ivoire ; des anges, ceux de la cathédrale d'Arras, ou encore les premiers tombeaux aux traits personnalisés, signés du sculpteur belge Jean Pépin de Huy, souligne l'effervescence d'un style qui infuse bien au-delà de l'architecture monumentale.
L'expo vient aussi avec une idée nouvelle, explicitée par Annabelle Ténèze. "Même si c'est l'art qui sert à édifier les cathédrales, donc on y met beaucoup d'argent et de virtuosité, c'est le peuple qui en profite". Étonnamment, "la culture gothique rassemble le savant et le populaire. De ce point de vue, on peut vraiment dire que les gens ont vécu dans le gothique. Et pas seulement à côté. Enfin, n'oubliez pas non plus en Belgique, on vit dans le gothique plus qu'on ne le croit".
Gothique pop
Annabelle Ténèze insiste : "Le gothique est un art de vivre et un art de penser. Le décoratif est très présent". Dans la salle consacrée au XIXe siècle, le néogothique est désormais entré dans la maison à travers des coffrets, des pendules, des huiliers "style cathédrale". C'est l'époque où le gothique se meut en esthétique romantique, la nostalgie du passé nourrissant autant les écrivains que les peintres. On pense à Notre Dame de Paris de Victor Hugo, qui offre de la cathédrale une esthétique de la ruine, code repris par les peintres romantiques comme Turpin de Crissé ou Caspar David Friedrich.

"La ruine gothique devient le lieu de l'expression des tourments, du romantisme, de la subversion, de ce qui se passe la nuit". Une idée présente aujourd'hui dans la fantaisie : on pense à Harry Potter, à la série jeunesse des Contes macabres de Benjamin Lacombe, ou encore à la série Wednesday. Sans gothique, pas de Gotham City, et Batman peut aller se rhabiller. Quant à Tim Burton, sans le gothique, il aurait lui même tout à réinventer.

→"Gothiques", au Louvre Lens. Jusqu'au 26 janvier 2026. Infos : www.louvrelens.fr
→ Les 18 et 19 octobre, à l'occasion des Journéees nationales de l'architecture, conférence, le 18 à 14h "Notre-Dame de Paris, passé, présent, futur", par Jean-Michel Leniaud, directeur d'études à̀ l'École pratique des hautes études et à l'École nationale des chartes. À 18h, diffusion du film "Le Bossu de Notre-Dame" de Gary Trousdale et Kirk Wise.
Gothique toi-même !
À l'époque médiévale, le gothique n'est pas appelé ainsi. On le dénomme : opus francigenum, ce qui veut dire "art français".
Le mot provient du peuple des Goths, considérés comme des barbares par l'écrivain romain Tacite. Son adjectif, "gothique" est employé pour la première fois dans une lettre de l'artiste Raphaël (1483- 1520) au pape Léon X. C'est à partir de cette période que l'on désigne le gothique comme "l'art du Moyen Âge dénué de références antiques". On comprend à l'allusion que le gothique est l'Autre, celui qu'on désavoue. Il ne faudrait cependant pas omettre que même la Renaissance s'est nourrie du style gothique international. Rien ne naît ex nihilo, et Wim Delvoye le dit mieux que nous. (A.V., à Lens)