Inconnue du grand public, Marie-Hélène Dozo est la monteuse la plus illustre de Belgique
Jusqu'à fin novembre, Cinematek organise un cycle Marie-Hélène Dozo. Inconnue du grand public, elle est pourtant la monteuse la plus illustre du royaume. Et pour cause, elle a monté deux Palmes d'or, remporté de nombreux prix et fait partie de l'académie des Oscars. Marie-Hélène Dozo a réalisé le montage de tous les films des Dardenne depuis La Promesse.

- Publié le 16-09-2019 à 14h56

Jusqu'à fin novembre, Cinematek organise un cycle Marie-Hélène Dozo. Inconnue du grand public, elle est pourtant la monteuse la plus illustre du royaume. Et pour cause, elle a monté deux Palmes d'or, remporté de nombreux prix et fait partie de l'académie des Oscars. Marie-Hélène Dozo a réalisé le montage de tous les films des Dardenne depuis La Promesse.
Une expérience rarissime
Après l'écriture et le tournage, le montage est la troisième étape dans la fabrication d'un film. C'est la phase la plus mystérieuse, la plus secrète, la plus insaisissable. Certes, les fautes du monteur crèvent souvent les yeux - notamment les fameux faux raccords - mais la perfection de son travail reste cachée. Il faut un concours de circonstances plutôt exceptionnel pour en prendre la mesure. Comme celui-ci, par exemple.
En mai 2016, les frères Dardenne présentent La Fille inconnue en compétition à Cannes. Adèle Haenel incarne le Dr Davin, un généraliste qui refuse d'ouvrir sa porte après l'heure des consultations. Le lendemain, une jeune femme ayant sonné hors délai est retrouvée morte. La doctoresse met alors toute son énergie à découvrir l'identité de cette fille inconnue.
Une fois n'est pas coutume, les frères reviendront bredouilles de Cannes et avant la sortie du film, ils décident de revoir le montage. Ils rappellent leur monteuse et coupent huit minutes difficiles à repérer. Soit une visite raccourcie chez un patient, une séquence d'aveux plus ramassée, quelques secondes grappillées d'une scène à l'autre, mais rien de significatif. Et pourtant, le résultat de l'opération est stupéfiant, le film est plus fluide, ses intentions plus claires, les contours du personnage central plus précis, et le sens du film s'en trouve profondément modifié. On est passé d'un thriller policier - qui est cette fille inconnue ? - à un thriller moral, la jeune femme viendra-t-elle à bout de la culpabilité qui l'obsède ?
Marie-Hélène Dozo se souvient. "Le film n'avait pas été monté plus vite que les autres. On avait fait beaucoup d'allers et retours avant de choisir cette version pour Cannes. L'ambiance en salle de montage était un peu différente car on avait fait plus vite des projections sur grand écran. C'est un détail, mais j'ai l'impression que cela a installé un confort et qu'on n'a pas assez secoué la matière. Après Cannes, les frères ont senti quelque chose par rapport à la longueur - 1 h 53 c'est nettement supérieur à leur moyenne. Ils avaient l'idée d'opérer l'une ou l'autre correction et moi, ayant revu le film et en discutant avec eux, j'ai senti qu'on pouvait aller un peu plus loin. D'un commun accord, on est revenu à des choses qu'on avait essayées. On a retrouvé un autre équilibre, plus intimiste."
Quelques secondes qui changent un film
Hormis les director's cut, il est évidemment rarissime pour un spectateur de voir, à un mois de distance, deux montages d'un même film. L'expérience est saisissante de s'apercevoir que quelques secondes de moins, par-ci, par-là, peuvent transformer aussi viscéralement la perception et le sens d'un film. C'est dire l'importance cruciale du montage. Comment se déroule-t-il, quelles sont les grandes étapes, comment Marie-Hélène Dozo procède-t-elle avec les frères Dardenne ?
"Je reçois leur scénario quand il est terminé. Il est très précis au niveau des gestes, de la gestion du temps. Ce qui change ensuite, et je l'ai vécu de façon très intense avec Le Jeune Ahmed , c'est l'incarnation du personnage. Un acteur de cet âge-là, cela changeait complètement ma perception de l'histoire. Et cela, je l'ai vécu à la découverte des rushs. Ils tournent généralement douze semaines et je commence à travailler quand ils sont au milieu, après six semaines. Ils font un premier choix sur le plateau parmi les 10-15 prises, puis un deuxième après la vision des rushs. Moi, je visionne toutes les prises et je tiens un fichier avec mes remarques.
Après, on discute
Quand le tournage est terminé, je peux leur présenter un premier bout à bout avec les prises qu'ils ont choisies après les rushs. Ce n'est pas encore le film, mais c'est déjà très concret. C'est une première esquisse de la narration, sans rythme, forcément. C'est un montage neutre, conforme au scénario.
Après on discute, car une très bonne prise peut ne pas convenir en fonction de celle d'avant, de celle d'après, parce qu'elle n'est pas dans le rythme ou qu'une autre prise commence mieux. Il peut y avoir de multiples raisons pour ne pas prendre la meilleure prise même si c'est souvent celle-là qu'on prend.
On avance scène par scène avec d'autres prises, on tente des inversions, on enlève telle scène qui n'était pas utile, on change l'endroit d'une autre car elle rend plus fluide le récit. On fait des tentatives par rapport aux questions qu'on se pose et on construit ainsi une dizaine de montages différents. À un moment, je sens instinctivement que c'est la bonne version, mais on n'arrête pas de travailler, d'essayer, et c'est souvent à celle-là que je reviens au final."
Le montage dans tous ses états et sous toutes ses coutures
Après la chef op', Agnès Godard, Cinematek poursuit sa mise en valeur des métiers du cinéma. Cette fois, elle entend initier les cinéphiles au montage, cette étape essentielle, secrète et parfois très longue au cours de laquelle le film s'écrit. Après 30 ans de métier, Marie-Hélène Dozo sait-elle pourquoi elle a choisi cette voie ?
"J'ai fait mes humanités à l'IATA à Namur, il y avait une section audiovisuelle et c'est là que j'ai découvert le montage. Ce travail d'écriture avec des images et des sons, ce travail de synthèse, m'a plu tout de suite. Je crois que c'est une question de personnalité. Je me sens bien avec une ou deux personnes ; je me sens moins à l'aise dans un groupe. Et puis mes deux grands-mères étaient couturières. J'ai appris récemment, qu'en russe, c'est le même mot qui désigne la couture et le montage. De fait, il y a un lien, c'est une dent qui fait avancer le tissu et une dent qui fait avancer la pellicule, il y a vraiment un parallélisme entre les deux."
Une question de rythme
Mais à quoi reconnaît-on un bon montage ? "Je pense qu'un montage est réussi quand il ne se voit pas, quand il est en parfaite osmose avec les autres éléments. Si un effet permet de le voir, il doit y avoir une raison dans la dramaturgie ou la psychologie du personnage. Un montage est réussi quand la cohérence est là. C'est au montage que le film s'écrit, se structure. C'est un processus très long qui touche au plus profond, qui pénètre dans l'intimité de l'œuvre."
Quand on parle de montage, on parle inévitablement de rythme. "Le rythme, ce n'est pas forcément quand ça va vite. S'il y a des longueurs, elles doivent avoir du sens. Parfois, c'est bien quand on s'ennuie, parce que cela déclenche d'autres choses dans la séquence d'après. Pendant ce moment, on aura pris du recul. On ne peut pas monter un film comme un tir de mitrailleuse ; on a besoin de points de rupture, de points de repos. Un montage, c'est physique. Il peut provoquer de l'ennui, de la peur, de l'angoisse, de l'émerveillement. On joue avec tout cela. Le monteur se met dans la peau du spectateur et il essaie de trouver la cohérence par rapport à ce que cherche le réalisateur. On est vraiment le passeur entre les deux, celui qui transfère les idées, les émotions. Et puis le spectateur vit sa propre expérience, c'est très chimique."
La couleur Dozo
"Le montage, c'est aussi une relation au temps. Un film, c'est créer un temps On a un scénario qui se déroule sur trois mois ou deux ans et on a deux heures pour créer un nouveau temps, cohérent. Le temps, c'est à la fois très abstrait et très physique."
Monteuse des Dardenne, Marie-Hélène Dozo l'est aussi de l'Américaine Marielle Heller, du Chinois Wang Bing, du Tchadien Mahamat-Saleh Haroun, de l'Italien Roberto Minervini et de bien d'autres comme le programme de sa rétrospective permet de s'en rendre compte.
"Je voyage beaucoup. Aujourd'hui, avec un ordi et deux écrans, on peut transformer n'importe quelle pièce en salle de montage. J'ai essayé de travailler sur des choses différentes, The Diary of a Teenage Girl, c'est très différent du documentaire Kinshasa Kids , mais les gens me connaissent à travers mon travail avec les frères Dardenne et forcément, on vient vers moi pour ce genre de cinéma, pas pour une comédie. Nous sommes un peu tous typecastés, non ? C'est comme cela et j'ai trouvé mon bonheur avec ce type de films. Les projets sont assez différents, les réalisateurs viennent de tous les coins du monde. Chaque film est une expérience, un échange, je me nourris, j'apprends. Je ne sais pas si j'ai une patte, si on peut reconnaître mon travail mais il a une couleur."
A savoir
19 films : Jusqu'au 30 novembre, Cinematek retrace le parcours de Marie-Hélène Dozo en une vingtaine de films de cinéastes des quatre coins du monde.
2 rencontres : Elle participera à deux rencontres avec trois de ses fidèles réalisateurs, Roberto Minervini le 7 octobre, et les frères Dardenne, le 30 novembre.
1 adresse : Cinematek se trouve à Bozar, 9 rue Baron Horta à Bruxelles. www.cinematek.be - O2/551 19 19
