Quand Desplechin rime avec simenonien

- Publié le 27-09-2019 à 08h06

Le 34e Fiff démarre aujourd'hui, c'est parti pour une semaine de cinéma francophone. Namur accueillera, samedi, le réalisateur, Arnaud Desplechin. Son dixième film "Roubaix, une lumière" marque une rupture radicale. Il s'en explique.
Après Christophe Honoré et Chiara Mastroianni présents ce soir, pour l'ouverture du Fiff avec Chambre 212, Namur accueillera, samedi, Arnaud Desplechin venu présenter Roubaix, une lumière, projeté en compétition à Cannes, en mai dernier.
Ceux qui croient bien connaître l'auteur de Rois et Reines, qui valut à Mathieu Amalric son premier César du meilleur acteur ou de Trois souvenirs de ma jeunesse, César du meilleur réalisateur, seront très surpris. Le chouchou du cinéma intello français, dont les films sont à la fois romanesques et traversés par des personnages récurrents comme Ismaël et Paul Dédalus, change radicalement de genre. Et même si l'action se déroule, comme d'habitude, à Roubaix, on en vient à douter qu'il s'agisse du même Desplechin. Dans Roubaix, une lumière, elle n'est pas montrée comme le cinéaste aime le faire mais bien comme la ville la plus pauvre de France.
C'est la veille de Noël au commissariat de police. Pas de bûche, pas de guirlandes, pas de cadeaux ; mais une voiture en feu, une gamine en fugue, un incendie dans une courée, une soirée comme les autres pour le commissaire Daoud. Il est calme, il rassure, c'est Roschdy Zem. Sa présence est incroyable, simenonienne. Comme Maigret, il renifle l'intérieur des gens qui défilent dans ses locaux, distingue quasi instantanément le coupable de l'innocent. Progressivement, le film se concentre sur le meurtre crapuleux d'une vieille dame dans un coron. Deux voisines, deux paumées toxicomanes sont interrogées, Claude et Marie, Léa Seydoux et Sara Forestier. Le déroulement de leur interrogatoire se transforme, de façon inattendue, en stupéfiant moment d'humanité.
Ce dixième long métrage tranche radicalement avec vos films précédents. Simenon fut-il votre référence pendant l'écriture du scénario ?
Je connais le cinéma français beaucoup moins bien que le cinéma américain. En fait, je n'ai jamais lu Simenon. Je suis passé à côté par les hasards de la vie. Étant français, je me suis follement précipité dans l'amour de l'Amérique et le destin m'a rattrapé, j'ai fait un film à la Simenon sans m'en rendre compte. Mon naturel français est revenu au galop. Jusqu'à présent, j'ai tourné des films très romanesques, c'est ce que je voulais. Cette fois, je voulais un film qui colle au réel.
Aviez-vous un film de référence ?
Ma référence, c'était Le Faux Coupable de Hitchcock. Hitchcock fut le réalisateur le plus fantaisiste, le plus imaginatif, le plus fictionnel, le plus délirant, le plus baroque mais, dans ce film, il a accepté de déposer les armes. Il a abandonné tout ce qu'il savait faire pour coller à la réalité. Il a permis à Henry Fonda de faire une de ses plus grandes performances. Et je savais qu'un jour, je devais tenter cette expérience : enflammer la réalité avec un acteur. Et mon acteur, c'est Roschdy Zem. Je le côtoie depuis plusieurs décennies et j'avais envie de voir sourire cet acteur, lui qui joue souvent des rôles si lourds. Mon désir, c'était de le voir endosser un rôle lourd avec légèreté. Et je savais que lorsque Roschdy aurait trouvé le sourire étrange du commissaire Daoud, on aurait trouvé le personnage.
Roschdy Zem, Léa Seydoux, Sara Forestier sont d'excellents comédiens mais ils sont très connus. L'idée vous a-t-elle traversé l'esprit d'engager des inconnus pour un sujet comme celui-là ?
Non. J'ai le goût des personnages bigger than life et les acteurs naturels réduisent un peu le personnage. Certes, ils ont une part de vérité, mais au-delà de la vérité, j'avais besoin d'acteurs capables d'interpréter la terrible solitude des personnages. Il y a un art de l'acteur qui fait qu'il dit plus de vérité qu'un non-acteur. Moi, j'apprends des poésies, mais je ne sais pas jouer et on n'entend pas les mots. Vous demandez à Denis Podalydès de dire une poésie et vous comprenez tout. Chaque personnage est très seul et j'avais besoin de grands comédiens. Et puis, ces rôles étaient des rendez-vous que j'avais pris avec ces acteurs depuis longtemps.
Qu'est-ce que vous voulez dire ?
J'ai suivi la carrière de Roschdy Zem de près car c'est un acteur qui m'éblouit depuis longtemps. Ainsi, j'ai une passion toute particulière pour La Fille de Monaco parce qu'il y joue un garde du corps, provincial et mal aimé. Comme je suis provincial et que je me sens mal aimé, je m'identifiais à mort. C'était moi sur l'écran. Mais, est-ce que je saurais écrire un rôle comme cela ? À ce moment-là, je n'avais pas la maturité pour le faire, mais en quelque sorte, c'est là que j'ai pris rendez-vous avec Roschdy. Cela prend parfois des décennies avant de se réaliser.
Et quand avez-vous pris rendez-vous avec Léa Seydoux et Sara Forestier ?
J'avais été ébloui par Sara Forestier dans L'Esquive, elle avait une verve inconnue dans le cinéma français. Et puis, elle était magnifique en fille bègue dans M, le film qu'elle a réalisé. Et je me suis dit, c'est elle. Quant à Léa Seydoux, j'ai toujours trouvé très curieux la passion de cette fille d'une beauté stupéfiante à jouer les personnages rejetés. Que ce soit L'Enfant d'en haut d'Ursula Meier ou Grand Central de Rebecca Zlotowski. Et aussi chez Dolan ou Kechiche. Elle a une passion d'être autrui et je me disais, qu'un jour, il faudrait que j'aille voir. Ce fut une rencontre assez miraculeuse car le personnage de Claude était assez opaque quand je l'écrivais. Et en parlant avec Léa, il est devenu lumineux. Ce sont des rendez-vous qui ont pris du temps avant de se réaliser.
"Roubaix, une lumière" a-t-il une dimension politique ?
Je n'ai plus du tout l'esprit politique. J'ai fait énormément de politique quand j'étais jeune. Pour vous dire, j'ai été renvoyé du parti communiste à 11 ans. Après j'ai découvert la poésie, les filles, la philosophie. Je suis un citoyen, je vote et je vis dans un pays où Sarkozy a enlevé la police de proximité.
Quasi tous vos films passent par Roubaix. Celui-ci s'y déroule entièrement. Pourquoi avez-vous choisi ce fait divers parmi tous ceux qui ont eu cette ville pour théâtre ?
Mes parents habitent toujours Roubaix et j'avais un peu suivi cette affaire à la télé. Je n'avais jamais pu oublier certaines images et je me disais que cela ferait des rôles merveilleux pour des actrices. Je voyais à la fois deux personnes qui avaient fait quelque chose d'inhumain et pourtant c'étaient mes sœurs. Quand il y a une bagarre au cinéma, je m'identifie toujours à celui qui prend les coups, jamais à celui qui les donne. Et de me reconnaître dans ces personnes qui avaient fait quelque chose d'aussi affreux, cela m'a bouleversé. J'espère qu'on voit la compassion du commissaire Daoud pour la victime, sa sympathie pour les gens qui traversent la vie du commissariat mais quelque chose passe entre Daoud et ces femmes. Ce n'est pas parce qu'elles ont commis quelque chose d'inhumain qu'il ne les reconnaît pas en tant qu'êtres humains. Jusqu'à présent, j'ai filmé des familles plutôt bourgeoises, protégées. Et là, je suis allé vers le dénuement de l'intrigue, le dénuement dans la vie de gens privés de pouvoir d'achat, de condition sociale. En filmant des situations que je ne connaissais pas, j'ai fait des progrès. Ce film m'a permis de rendre hommage à un côté de Roubaix que je n'avais jamais filmé et de récupérer une partie de mon enfance. Beaucoup de Roubaisiens participaient au film et on a été très bien accepté par le quartier.
Pouviez-vous échapper à ce fait divers dans la mesure où il s'est réellement déroulé dans la courée du Pile à Roubaix et plus précisément : cour Desplechin ?
C'est un traumatisme. Le décorateur me l'a appris trois semaines avant le tournage, alors que j'étais au restaurant avec l'équipe. J'ai dû quitter la table tellement je me sentais mal. C'est un jeu de mots lacanien foudroyant. C'est un choc quand le destin sonne à votre porte avec une telle violence.
