Quand le cinéma arabe monte en puissance
Depuis 33 ans, le Festival du film arabe de Fameck prend le pouls de la production au-delà de la Méditerranée.

- Publié le 16-10-2022 à 14h02
- Mis à jour le 17-10-2022 à 14h43

Pour certains, Fameck un panneau indicateur sur la route des vacances, entre le Luxembourg et Metz, entre verte vallée et friche métallurgique. Fameck/Val de Fensch est aussi une agglomération qui a brillé toute la semaine dernière sur le planisphère du cinéma, grâce à super Mario.
C'est ainsi qu'on appelle l'initiateur du Festival du film arabe, dont la 33e édition s'est clôturée ce dimanche 16/10, en présence de son invité d'honneur Luc Dardenne. Super Mario est le surnom affectueux d'un prêtre-ouvrier - aujourd'hui disparu - qui œuvrait dans cette cité-dortoir abritant des milliers d'ouvriers venus de Pologne, du Cap-Vert et surtout d'Algérie pour travailler dans les mines de fer et les hauts-fourneaux de Moselle. C'est en les voyant revenir du bled avec des VHS, qu'il a eu l'idée d'aménager un lieu afin qu'ils puissent les regarder ensemble. De films en bobines, a germé l'idée d'un festival de cinéma arabe, qui s'est fait une réputation au fil des ans.
Fièvre méditerranéenne
L'événement est culturel à bien des égards. Il rayonne par sa riche programmation et la fréquentation de nombreux réalisateurs et comédiens venus présenter leur travail. Comme aime le dire sa directrice actuelle Brigitte Vaisse, il tisse des liens en racontant des histoires d'ailleurs. Il est culturel en (faim) car après la projection, un couscous attend le spectateur dans la grande salle de la cité sociale aménagée en cantine.
Programmation de haut niveau et discussions amicales dans une ambiance savoureuse ont permis au festival de Fameck de traverser les décennies. A ces moteurs s'ajoute désormais la montée en puissance du cinéma arabe comme on a pu s'en rendre compte au dernier festival de Cannes. Le festival de Fameck n'a pas loupé l'occasion de projeter en avant-première, six films, tous primés (ou presque) sur la Croisette.
Prix du scénario de la Compétition officielle, La Conspiration du Caire immerge le spectateur à l'intérieur de l'université Al-Azhar, le phare millénaire de l'Islam, qui est au Caire ce que la Cité Interdite est à Pékin. On est émerveillé par la majesté des lieux, la variété des interprétations du Coran et aussi le piège qui se referme sur un jeune étudiant. Remarqué avec Le Caire Confidential , l'Égyptien Tarik Saleh met en scène un thriller vertigineux, un récit initiatique haletant et une réflexion universelle sur la religion, cet instrument du pouvoir. D'ailleurs, le plaisir qu'il procure n'est pas sans rappeler Le Nom de la rose et Habemus Papam. Ce serait un péché de le rater quand il sortira le 23 novembre, sous son titre international Boy from Heaven.
Mediterranean Fever réalise le tour de force de proposer un film plein d'humour (souvent absurde) sur la question palestinienne. Oui, on rit d'un bout à l'autre de ce long métrage qui emboite le pas mou d'un écrivain déprimé. Il est en panne devant la page blanche quand s'installe un nouveau voisin, très bruyant, dans un immeuble d'Haïfa avec vue sur la mer. On imagine la suite mais justement, le scénario (primé à Un Certain Regard) déjoue toutes les prévisions. Le ton est à la comédie, la métaphore politique se développe avec subtilité et la réalisatrice, Maha Haj, mène une chasse impitoyable aux clichés : pas de misérabilisme, d'islamiste, de terroriste, de check-point et c'est un homme qui nettoie, lance le lave-linge, va rechercher son fils à l'école à chaque poussée de… fièvre méditerranéenne.

Blowin' in the wind
Sensation de la Quinzaine des Réalisateurs et Bayard d'or au dernier Fiff à Namur, la réalisatrice Erige Sehiri a accompagné Sous les figues à Fameck. Comme un vent indiscret, on passe d'un arbre à l'autre en écoutant les conversations de ces cueilleuses de figues à l'œuvre dans un grand verger et surveillées par un jeune patron. Certaines sont jeunes, d'autres pas ; étudient, d'autres pas ; portent bien le voile, d'autres pas ; sont pour le changement, d'autres pas. Chacune a sa voix et de la campagne tunisienne, nous parvient un chant féminin pluriel. Agréable comme une brise d'été, Sous les figues n'est jamais léger pour autant.
Harka montre la réalité tunisienne du point de vue opposé, dramatique et violent, à travers le parcours d'un jeune homme qui veut quitter son pays, à tout prix. Plus la réalisation de Lofty Nathan est appuyée et plus son acteur Adam Bessa est raffiné. Il en sera récompensé par un prix d'interprétation, section Un certain regard.
Le Bleu du caftan a obtenu, lui, le prix de la Fipresci (critique internationale). Lubna Azabal incarne l'épouse d'un maleem, un couturier hyperspécialisé, dont elle devine le penchant homosexuel. Maryam Touzani affronte les tabous dans ce drame sentimental tout en non-dits.
Le héros du Barrage est, lui, carrément mutique. Ouvrier ou plutôt esclave dans une briqueterie du Soudan, il s'évade à travers l'art en construisant un bâtiment original. Visuellement époustouflant, Le Barrage, qui relève pourtant de la catégorie de "film de festival", fut le seul à s'en retourner bredouille, mais il n'y a pas de palmarès à la Quinzaine.
Cet ensemble exceptionnel, relayé par le festival de Fameck, témoigne de l'effervescence dans le cinéma arabe et constitue une opportunité exaltante d'élargir notre vision du monde de l'autre côté de la Méditerranée.

Le palmarès du 33e Festival du film arabe de Fameck
- Grand Prix : Soula de Salah Issaad (Algérie)
- Mention : Rêve (Argu) de Omar Belkacemi (Algérie)
- Prix de la Presse : Mediterranean Fever de Maha Haj (All./Fr./Chypre/Palestine)
- Mention : La Conspiration du Caire de Tarik Saleh (Suède)
- Prix du documentaire : Radio al-Salam de Xavier de Lauzanne (France)
- Mention : Les 54 Premières années d'Avi Mograbi (Israël/Fr./Finlande/All.)
- Prix du jury jeunes : Voisins de Mano Khalil (Suisse)
- Prix du public : Citoyen d'honneur de Mohamed Hamidi (France)