Pourquoi Orson Welles ouvre "La Soif du mal" sur un plan-séquence explosif et Antonioni ferme "Profession : Reporter" avec un plan-séquence impossible

Série été : le plan-séquence au cinéma. La série "The Bear" l'a utilisé tout un épisode. Alejandro González Iñárritu sur la durée d'un film. Cet été, nous évoquons le Graal des réalisateurs : le plan-séquence. Scène n°2 : De la fiction à la vérité.

La première image de "La Soif du Mal" d'Orson Welles : la minuterie est remontée sur trois minutes, la durée de ce plan d'ouverture magistral.
La première image de "La Soif du Mal" d'Orson Welles : la minuterie est remontée sur trois minutes, la durée de ce plan d'ouverture magistral. ©Universal

Le plan-séquence est un bon moyen de débuter un film. Visuellement, il implique d'emblée le spectateur dans le récit, donne le "la" du récit. En 1932, Howard Hawks donne un coup d'envoi magistral au plan-séquence d'ouverture avec Scarface. D'un peu plus de trois minutes, sa prise débute dans la cour d'un night-club, y "entre" à travers les murs en suivant un employé, révèle un lendemain de fête et trois hommes dont la conversation fait état des activités criminelles. On suit l'un d'eux vers le téléphone. Une ombre se découpe sur un mur. La silhouette sort une arme et abat l'homme. Hawks opère ses débuts dans le cinéma parlant avec fracas.

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La touche d'Orson Welles

En 1958, Orson Welles ouvre La Soif du mal (Touch of Evil) avec un plan-séquence qui semble faire écho au Scarface de Hawks. La première image dévoile l'arme du crime à venir : une bombe à retardement. Une main anonyme fixe la minuterie sur trois minutes (la durée du plan). Hawks terminait son plan en ombres chinoises, Welles l'entame avec celle du poseur de bombe qui s'approche d'une voiture où il place l'engin.

Le travelling de Hawks avançait de gauche à droite, au niveau du sol. Celui de Welles suit le chemin inverse et s'élève. La fête était finie chez Hawks. Elle bat son plein chez Welles, dans la ville frontière mexicaine que révèle un panoramique aérien. Pratiquement désert dans Scarface, le plan de Welles grouille de figurants, parmi lesquels on distingue à peine le couple formé par Janet Leigh et Charlton Heston (ou Welles, de dos, qui traverse devant eux). Leur conversation avec un agent au poste frontière entre Mexique et États-Unis livre des informations sur le couple. La voiture piégée les dépasse. Les trois minutes sont écoulées…

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Orson Welles a décidé de tourner en une prise cette séquence conçue pour être filmée en plusieurs plans. Il faut un jour pour répéter. Le studio panique : Welles est réputé pour ses retards. Mais il met en boîte le plan-séquence en une journée, économisant quatre jours de tournage. Le studio lui accorde une paix royale par la suite.

Robert Altman cite ce plan au début de The Player (1992), son pamphlet sur Hollywood en forme de thriller. Durant huit minutes (une bobine), on suit les cadres d'un studio qui digressent sur les plans-séquence célèbres (dont celui de Welles).

Mentionnons, aussi, le plan-séquence d'ouverture d'Il était une fois dans l'Ouest de Sergio Leone (1968) qui démarre sur l'arrivée de Claudia Cardinale sur un quai de gare désert. Elle entre dans la gare, la caméra opère un travelling aérien (comme celui de Welles) qui découvre une ville de l'Ouest, grouillante d'activité.

L'impact de "Soy Cuba"

L'un des plans-séquence d'ouverture les plus influents est celui de Soy Cuba de Mikhaïl Kalatozov (1964), qui a reçu une Palme d'or en 1958 pour Quand passent les cigognes.

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Après quelques plans découpés, le montage coupe sur un concert de jazz sur la terrasse d'un hôtel. La caméra passe sous le garde-corps, descend le long de la façade, embrasse un public qui applaudit, avant de parcourir le pare-terre le long d'une piscine, puis de plonger sous l'eau. Le tout sur une musique entraînante. En trois minutes, ce plan, dû à la maestria du chef opérateur Sergueï Ouroussevski, expose la débauche des touristes (américains) avant l'avènement du régime castriste. Paradoxe : la séquence fait involontairement l'apologie de cette ambiance de fiesta.

On peut débattre du caractère propagandiste du film, mais ce plan a marqué des réalisateurs hollywoodiens. Martin Scorsese, qui préside à sa restauration au début des années 1990, déclare que Casino (1995) est une forme d'hommage à Soy Cuba. Paul Thomas Anderson cite le plan-séquence dans Boogie Nights (1997), lors de la scène de la première visite de Mark Wahlberg dans un studio pornographique, tournée en plan large avant de suivre une fille en bikini qui entre dans la piscine où plonge la caméra.

Le plan mystère d'Antonioni

On peut aussi terminer un film en plan-séquence, comme François Truffaut avec Les 400 coups (1959). Deux plans-séquence suivent la course d'Antoine Doinel. Le premier est principalement un travelling latéral, qui se ponctue par un panoramique. Le second est un panoramique qui s'achève par un zoom sur le visage d'Antoine (et un regard caméra).

Le plan-séquence final le plus célèbre est celui qui achève Profession : Reporter de Michelangelo Antonioni (1975). Longue de 7 minutes (une bobine, à nouveau), la prise débute sur Jack Nicholson qui ouvre la fenêtre de sa chambre d'hôtel. A travers les barreaux, on aperçoit une petite place. La caméra s'approche et traverse le mince espace entre les barreaux, jusqu'au milieu de la place. Elle exécute un panoramique sur la place avant de revenir vers la fenêtre et révéler à travers les barreaux ce qui se passe dans la chambre.

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On ne divulguera pas ici le tour de passe-passe très élaboré mis en œuvre à une époque sans trucage numérique : le mystère est constitutif de ce plan et du film tout entier. Mais il s'agit bel et bien d'un plan-séquence sans coupure ni raccord caché. Antonioni laisse le spectateur face à une énigme formelle avec ce plan final "vérité" pourtant en apparence impossible. Du pur cinéma, sans trucage numérique.

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