Payal Kapadia : "L'amour est très politique en Inde"
En salles ce mercredi, "All We Imagine as Light" est un magnifique portrait de femmes en quête de liberté dans l'Inde d'aujourd'hui. Grand prix du jury à Cannes.

- Publié le 26-02-2025 à 14h10

En mai 2024, trois ans après avoir décroché l'Oeil d'or du meilleur documentaire sur la Croisette pour Toute une nuit sans savoir, Payal Kapadia était de retour sur la Croisette avec sa première fiction, All We Imagine as Light***. Le premier film indien en Compétition à Cannes depuis 30 ans et le premier réalisé par une Indienne.
Quelques jours avant de monter sur la scène du Palais des Festivals pour recevoir le grand prix du jury présidé par Greta Gerwig, on rencontrait une réalisatrice de 39 ans tout sourire. Pour parler d'un magnifique portrait de la condition féminine en Inde, à découvrir au cinéma dès ce mercredi. Et ce à travers le parcours de trois femmes en quête d'amour, de liberté et de sororité, contre les conventions de la société traditionnelle indienne.
L'art de mère en fille
Le goût du cinéma est venu assez tard chez Payal Kapadia, fille de la peintre indienne Nalini Malani, qui l'a encouragée à mener une carrière artistique. Alors qu'elle terminait ses études universitaires à Bombay, la jeune fille assiste, émerveillée, au lancement du festival Experimenta, qui présente un cinéma très expérimental, étranger, mais aussi indien. C'est alors qu'elle se dit qu'elle veut devenir réalisatrice.
Après un premier échec à l'examen d'entrée au Film and Television Institute of India, elle est finalement admise au début des années 2010 et en sort diplômée. "Cela a été les cinq meilleures années de ma vie. Dans le passé, l'Inde était alignée culturellement avec l'Union soviétique. Nous avions donc beaucoup de films soviétiques de cette époque, mais aussi des films tchèques, comme ceux de Věra Chytilová. Le tout sur pellicule. C'était vraiment la meilleure façon de regarder les films d'Eisenstein ou Trains étroitement surveillés (de Jiri Menzel, NdlR)", se souvient la jeune cinéaste, qui aimerait réaliser, un jour, un film Bollywood, même si elle ne s'en sent pas encore capable…

La condition des femmes
Pays encore très traditionnel, l'Inde s'ouvre peu à peu, notamment sur la question du droit des femmes. En témoignait l'incroyable présence indienne à Cannes l'année dernière, où sept films étaient sélectionnés. "Ça change. Il y a beaucoup de films indiens qui tournent autour des femmes. Cette année à Cannes, il y a une autre réalisatrice présente, Sandhya Suri (qui présentait Santosh à Un Certain Regard, NdlR). Les autres films sont réalisés par des hommes, mais ont des personnages féminins très forts. En ce qui me concerne, je suis entourée de beaucoup de femmes. La plupart de mes personnages sont donc des femmes. On fait des films à partir de sa propre expérience", analyse la jeune femme. Qui se réjouit également qu'il y ait de plus en plus de réalisatrices en Inde.
En mettant en scène trois femmes de générations différentes dans All We Imagine as Light, Payal Kapadia décrit, de façon délicate mais sans œillères, la condition des femmes en Inde. Avec une vraie lueur d'espoir à travers le personnage d'Anu, la plus jeune des trois héroïnes, qui semble déterminée à choisir qui elle a envie d'aimer et de ne pas se laisser dicter ses choix par sa famille ou la société. "C'est vrai, en un sens. En même temps, la plus âgée est plus fougueuse que celle du milieu… Je voulais des femmes de tous âges. Au début du film, on a cette femme très âgée et, à la fin, c'est une jeune qui danse dans le cabanon. Il était important pour moi de montrer ce spectre d'âges différents, presque comme s'il s'agissait d'une seule et même vie, mais à des stades différents", révèle la cinéaste.
Surmonter les castes
À travers ces trois personnages, Payal Kapadia aborde des questions ancrées dans la société indienne, comme le couple, le mariage, la pression familiale, le sexe ou la contraception. "Dans mon film précédent, on parlait déjà d'amour, commente la réalisatrice. L'amour est très politique en Inde. Comme partout ailleurs, je pense. Avec qui peut-on être ? Qui choisit-on d'aimer ? Ce sont des questions complexes. En Inde, divers facteurs influencent avec qui vous pouvez vous marier, comme la religion, mais surtout la famille, qui souhaite souvent conserver la pureté du système de castes. J'étais à un âge où beaucoup de mes amis tombaient amoureux. Ce sont des choses dont nous parlions tous les jours. Car on peut aimer dans le même temps sa famille et ne pas comprendre pourquoi elle refuse de voir les choses changer…"
Dans All We Imagine as Light, la jeune Anu cherche désespérément à passer un moment intime avec son petit ami, qu'elle n'a jamais osé présenter à ses parents. Kapadia aborde cette réalité de front. "Les choses sont en train de s'ouvrir en Inde, notamment avec des plateformes comme Netflix, qui sont de plus en plus accessibles. Depuis 10 ans, il y a clairement un changement. Et nous avons besoin de plus de changement. Mais cela ne veut pas nécessairement dire que montrer le sexe au cinéma soit meilleur ou pire… En Inde, nous avons nos propres codes culturels pour dépeindre ces choses et nous le faisons très bien. Le film parle des désirs de ces femmes. Pour l'une, il s'agit du désir principal. C'était donc important que ce soit dans le film", explique la cinéaste.
L'amitié est une relation étrange. Ce n'est pas défini précisément. C'est ce que votre ami et vous voulez que ce soit.
Au-delà des thématiques féministes — la notion de la sororité est notamment magnifiquement illustrée dans la seconde partie du film —, Payal Kapadia a d'abord voulu raconter une histoire d'amitié. "Souvent, quand vous quittez votre foyer pour débarquer dans une autre ville, ce sont vos amis qui deviennent votre famille, les personnes qui vous soutiennent. Mais l'amitié est une relation étrange. Ce n'est pas défini de façon précise, comme un frère et une sœur. C'est ce que vous et votre ami voulez que ce soit. À mesure que je vieillissais et que je vivais loin de ma famille, l'amitié est devenue quelque chose de vraiment très important. Parfois, vos amis sont là pour vous, parfois, ils vous trahissent. Il m'est arrivé de trahir mes amis… Quand on fait un film, on essaye toujours de se comprendre soi-même et de comprendre le monde qui vous entoure…", confie la cinéaste.

La lumière de Bombay
Son intrigue, Payal Kapadia a choisi de la situer à Bombay, durant la mousson. "À Bombay, il n'y a que deux saisons, la mousson et la non-mousson, explique-t-elle. Tous les jours, il fait 34-35 degrés. Pendant la mousson, c'est plus imprévisible. C'est un moment très particulier, parce que la ville change complètement d'apparence. Elle se teinte d'un bleu magnifique, mais aussi d'un gris moite parfois. Quand il pleut, il tombe des cordes ! Tellement qu'on ne voit rien ! La mousson est aussi associée à la fin de l'été. La chaleur s'évapore avec l'arrivée de la pluie. Il y a presque un sentiment romantique. Il y a tant de vieux films hindis où on voit les personnages courir sous la pluie et se sentir bien… Mais la vérité, c'est aussi que la mousson est aussi un moment vraiment difficile pour les gens qui doivent aller travailler tous les jours. Les routes, les voies de chemin de fer sont inondées. On peut se retrouver coincé sans pouvoir rentrer chez soi… Si vous n'êtes pas riche et que vous n'avez pas de voiture, naviguer dans la ville pendant la mousson est un enfer. Je voulais montrer ces deux choses contradictoires dans le film."
Pour capter cette ambiance si particulière, Payal Kapadia et son directeur photo Ranabir Das se sont beaucoup concentrés sur la lumière, qui donne son titre au film. "Cela fait trois ans que l'on prépare ce film. Nous y avons beaucoup réfléchi. Nous voulions vraiment capter les couleurs de la mousson à Bombay. Beaucoup de gens ont pris pour habitude, quand arrive la saison des pluies, de couvrir leur maison de bâches en plastique bleu, pour éviter les fuites. La ville devient donc d'un bleu électrique. Je trouve très cinématographique, très fort, la façon dont ces bâches flottent dans le vent. Le violet et le magenta sont aussi des couleurs que l'on voit beaucoup, car les trains sont peints avec ces couleurs…"
Le contraste n'en est que plus fort avec la seconde partie du film, qui se déroule à Ratnagiri, au sud de Bombay. "C'est un district côtier où la terre est très rouge. Toutes les maisons sont faites de briques fabriquées à partir de cette terre emblématique de la région. C'est rouge, mais aussi très vert, luxuriant, avec également les feuilles séchées après la mousson", commente la jeune femme. Avant de souligner la verticalité de la première partie à Bombay et l'horizontalité de la seconde, proche de l'océan. "Quand vous allez à l'école de cinéma, vous pensez peut-être un peu trop à ces choses, sourit Payal Kapadia. Mais j'adore vraiment réfléchir à tout cela…"
