Mort de Gene Hackman, une gueule à Hollywood
Révélé par "The French Connection" en 1971, l'acteur de 95 ans a été retrouvé mort aux côtés de sa femme, la pianiste Betsy Arakawa, 63 ans, dans leur maison à Santa Fe (Nouveau-Mexique) aux États-Unis. Durant 40 ans, il a promené son physique atypique dans le cinéma hollywoodien. De "Bonnie & Clyde" à "Superman, en passant par "Impitoyable". Évocation.

- Publié le 27-02-2025 à 10h18
- Mis à jour le 27-02-2025 à 12h55

Un homme dans une voiture fonce à toute allure en klaxonnant furieusement sous les rails du métro aérien de Brooklyn. Au bout de cette poursuite effrénée entre une bagnole et une rame de métro, le flic coince finalement le malfrat qu'il traque et l'abat d'une balle dans le dos… Cette scène de The French Connection a marqué l'histoire du cinéma et la carrière de Gene Hackman. Le film remporte en 1972 les oscars du meilleur film, du meilleur réalisateur pour William Friedkin et celui du meilleur acteur pour Hackman, inoubliable dans le rôle de Popeye. Un rôle qui lance définitivement sa carrière… à 42 ans.
Gene Hackman est en effet arrivé sur le tard à la comédie. Né à Santa Bernardino en Californie 1930, l'enfant déménage souvent avec ses parents. La famille fait quatre États différents avant de s'installer définitivement à Danville, dans l'Illinois, où son père, très puritain, est responsable de l'imprimerie du journal local. Ce qui l'amènera sans doute, plus tard, à se lancer dans des études de journalisme avortées à l'université de l'Illinois.
Abandonné par son père
Après le divorce des parents d'Hackman en 1943, son père quitte le domicile mais aussi sa vie, lui faisant un dernier au revoir de la main dans la rue. Une scène qu'il n'a jamais oubliée. "C'était si précis, se souvenait Hackman dans les colonnes de Vanity Fair en mars 2004. Peut-être est pour cela que se suis devenu acteur. Je ne pense pas que je serais devenu aussi sensible au comportement humain si cela ne m'était pas arrivé enfant, si je n'avais pas compris la signification profonde d'un geste a priori si simple."
Enfant jugé faible, Hackman vit avec sa mère chez sa grand-mère. Turbulent, il est arrêté à 16 ans pour avoir volé des bonbons. Un peu paumé, il ment sur son âge pour pouvoir s'engager dans l'US Navy, où il servira 4 ans et demi, en Chine, au Japon, à Hawaii… Dans l'armée, il se débarrasse de sa timidité naturelle pour devenir une grande gueule et un animateur sur la radio des forces armées.
Démobilisé en 1950, Hackman ne sait pas trop quoi faire de sa vie. Mais en 1951, c'est le déclic : il voit Un tramway nommé désir d'Elia Kazan. Enfant, il aimait déjà les James Cagney et autres Edward G. Robinson. Là, il est bluffé par la performance "naturelle" du jeune Marlon Brando. Il veut devenir comme lui ! "Je voulais jouer la comédie, mais j'étais convaincu que les acteurs devaient être beaux, a expliqué Hackman bien plus tard. Ça me venait de cette époque où Errol Flynn était mon idole. Je sortais de la salle et étais effrayé, en me regardant dans le miroir, de ne pas lui ressembler. Pourtant, je me sentais comme lui."
Sa tête joufflue, aux cheveux bouclés rares, qui ne changera guère durant toute sa carrière, Hackman va devoir se battre pour la faire accepter, avec ou sans moustache. Jusqu'à s'imposer comme un des acteurs les plus physiques de sa génération.

Bourse de réinsertion
En 1951, Hackman s'installe à New York. Grâce à une bourse de réinsertion de 150 dollars par mois de l'armée, il prend des cours à l'Art Students League, puis à la School of Radio Technique. Deux ans plus tard, il tente sa chance en Floride dans la production télé, mais rentre bredouille à Manhattan, où il se marie avec Faye Maltsese, une employée de banque dont il divorcera trente ans plus tard. Et en 1957, le couple s'envole pour Los Angeles.
À 27 ans, Gene Hackman s'inscrit à la Pasadena Playhouse, où il rencontre un jeune gamin de 19 ans, un certain Dustin Hoffman. Un jour, un de leurs professeurs les humilie, les qualifiant de "ceux qui ont le moins de chance de réussir". Gratifié d'une note de 1,3/10 (l'une des plus mauvaises jamais attribuée par l'école), Hackman claque la porte après trois mois et rentre à New York.
Après avoir bouclé son cursus, Hoffman rejoint Hackman, squattant sur le sol de la cuisine de son petit appartement. Mais après trois semaines, manquant d'intimité, Hackman vire son pote, le confiant aux bons soins de Robert Duvall. Durant ces années, le trio se serre les coudes. "C'était les années de la Beat Generation. On était anti-establishment. Pour nous, réussir signifiait rester pur, ne pas se vendre. Réussir, c'était faire le job. Nous ne sommes pas différents aujourd'hui…", se souvenait Hoffmann des années plus tard.
La galère à New York
À New York, l'apprenti comédien multiplie les petits boulots : vendeur dans un drugstore, déménageur, cireur de nuit au Chrysler Building ou portier au restaurant Howard Johnson à Broadway. Là, un soir, un ancien professeur de Pasadena lui lance : "Vous voyez, Hackman, je vous avais dit que vous n'arriveriez jamais à rien !" "Là, je me suis senti tout petit", se souvenait-il.
Mais il persévère. Il monte sur scène dans Vu du pont d'Arthur Miller pour Ulu Grosbard, qui l'encourage à continuer dans la voie du théâtre. Et, en 1964, à 34 ans, sa carrière débute réellement. Cette année-là, il cartonne sur scène à Broadway dans Any Wednesday de Muriel Resnik (qui sera adapté par Hollywood deux ans plus tard, sans lui). Tandis qu'après plusieurs rôles à la télévision – on l'a vu notamment dans un épisode des Envahisseurs en 1967 –, il apparaît pour la première fois au grand écran dans Lilith de Robert Rossen, aux côtés de Jean Seberg et Warren Beatty.
Impressionné par sa performance, Beatty convainc Arthur Penn de lui confier le rôle de son frère dans Bonnie & Clyde. À la fois drôle et inquiétante, son interprétation excentrique éclipse presque celle de Beatty (qui ne lui en voudra pas puisqu'il le fera tourner dans son film Les Rouges en 1981) et lui vaut une première nomination à l'oscar du meilleur second rôle (quand son pote Dustin Hoffman est, lui, nommé à l'oscar du meilleur acteur pour Le Lauréat). Cette première collaboration fructueuse avec Penn débouchera sur deux autres films : le très beau film noir atmosphérique La Fugue (Night Moves) en 1975 et La Cible dix ans plus tard.
Le film culte
C'est en 1971 que la carrière de Gene Hackman prend véritablement son envol grâce à un petit polar nerveux signé William Friedkin. Pour incarner son flic sur les traces de la French Connection, le cinéaste voulait un parfait inconnu, les studios une star. Entre les deux, Hackman (sixième acteur envisagé pour le rôle) se faufile. Dans ce film ultra-réaliste, souvent improvisé sans autorisation de tournage dans les rues et le métro de New York, l'acteur impressionne par sa capacité à rendre sympathique un personnage ultra-violent – se qualifiant de non-violent, Hackman avouera plus tard avoir eu envie plusieurs fois de quitter le tournage… Le résultat, un demi-siècle plus tard, est toujours aussi bluffant !

Un oscar en poche, Gene Hackman multiplie les premiers rôles au début des Seventies, période particulièrement riche pour lui. Mais il garde les pieds sur terre : "Si je commence à devenir une star, je perdrai tout contact avec les types normaux que je joue le mieux", dit-il.
Après avoir été en tête d'affiche du film catastrophe L'Aventure du Poséidon, il donne la réplique au tout jeune Al Pacino dans le génial L'Épouvantail de Jerry Schatzberg, Palme d'or à Cannes en 1973. Acclamé par la critique, ce road-trip sur les routes américaines de deux paumés sans le sou est un échec public. Une déchirure pour Hackman (dont cela restera le rôle préféré), qui décide de renoncer au cinéma d'auteur, même s'il est à nouveau grandiose dans le génial Conversation secrète de Coppola, nouvelle Palme d'or en 1974.
Selon ses propres dires, l'acteur tourne désormais pour l'argent. Il refuse ainsi Vol au-dessus d'un nid de coucou de Milos Forman et Network de Sydney Lumet pour Les Aventuriers du Lucky Lady de Stanley Donen, pour lequel il remplace au pied levé George Segal et empoche un chèque d'1,2 million de dollars. En 1977, il décroche le premier rôle du très paranoïaque La Théorie des dominos de Stanley Kramer, inspiré par l'assassinat de JFK. En 1978, comme Marlon Brando, Gene Hackman accepte d'apparaître dans Superman contre un chèque de 2 millions de dollars ! Face à Christopher Reeves, il campe un très excentrique Lex Luthor, rôle qu'il reprendra dans les épisodes 2 et 4 en 1980 et 1987…

Périodes de vaches maigres
Le début des années 1980 est une période de vaches maigres pour Hackman, qui multiplie les rôles de méchants ou de gros durs dans une série de superproductions musclées : Un pont trop loin de Richard Attenborough ou Retour vers l'enfer de Ted Kotcheff…
En 1985, ayant désespérément besoin d'argent, il accepte le rôle d'un entraîneur de basket qui va mener au succès une équipe de basket d'une petite ville de l'Indiana. Très gentillet sur le thème de la seconde chance, Le Grand défi obtient un énorme succès aux États-Unis et relance la carrière de l'acteur. En 1988, il est choisi par Alan Parker pour incarner l'agent du FBI sudiste du magnifique Mississippi Burning, aux côtés de Willem Dafoe. Avec une nouvelle nomination à l'oscar à la clé.
Sa seconde statuette, du meilleur second rôle cette fois, il la décrochera 20 ans après la première, pour son rôle du shérif très dur d'une petite ville du Wyoming dans Impitoyable de Clint Eastwood en 1992. Hackman y est à nouveau impeccable, notamment dans une très impressionnante scène de torture. Mais cette, fois basta ! Hackman décide que ce sera son dernier rôle violent physiquement. Même si on le revoit dans la foulée à l'affiche d'autres westerns : Wyatt Earp de Lawrence Kasdan, Geronimo de Walter Hill avec son pote Robert Duval ou Mort ou vif de Sam Raimi.
Les zones d'ombre de l'Amérique
Gene Hackman a rarement fait état de ses convictions politiques – en 2004, chez Larry King, il a simplement dit être Démocrate, tout en affirmant avoir apprécié Ronald Reagan. Mais il apparaît assez loin de ses personnages souvent réactionnaires. Hackman a multiplié les films dénonçant les zones d'ombre de l'Amérique. Que ce soit dans Les Pleins pouvoirs d'Eastwood en 1997, où il incarnait un président des États-Unis cherchant à masquer l'assassinat de l'une de ses maîtresses, ou dans trois adaptations des thrillers judiciaires de John Grisham : La Firme (1993) de Sydney Pollack, L'Héritage de la haine (1996) de James Foley et Le Maître du jeu (2003) de Gary Felder, où il donnait, pour la seule fois, la réplique à Dustin Hoffman. Leur confrontation dans les toilettes du tribunal de La Nouvelle Orléans est un pur bonheur… En 1998, Tony Scott se souvient de Conversation secrète pour Ennemi d'État, thriller efficace et pour le moins prémonitoire, où Hackman fait équipe avec Will Smith pour dénoncer les grandes oreilles de la NSA.

Infect sur le tournage de La Famille Tenenbaum de Wes Anderson en 2001, Gene Hackman arrête sa carrière trois ans plus tard, à l'issue du tournage de Bienvenue à Mooseport de Donald Petrie — il refusera même la proposition de Martin Scorsese d'être le narrateur de son Loup de Wall Street en 2013. S'il aimait toujours autant jouer, l'acteur ne supportait plus tout ce qui va autour : les compromis, la promo, le star-system : "J'ai été formé à être un acteur, pas une star. J'ai été formé à jouer des rôles, pas à gérer la célébrité, les agents, les avocats et la presse."
Retraite au Nouveau-Mexique
Depuis 2005, l'acteur avait donc pris sa retraite à Santa Fe, au Nouveau-Mexique, où il a été retrouvé mort ce mercredi à son domicile, aux côtés des corps de sa femme Betsy Arakawa, 63 ans, et de leur chien. Et ce un mois après avoir célébré son 95e anniversaire. Le shérif affirme qu'il n'y a pas de trace d'agression, laissant donc penser à un accident domestique ou à un suicide collectif…
Depuis 1999, l'acteur, peintre à ses heures et passionné de course, s'était lancé dans l'écriture, publiant trois romans historiques avec Daniel Lenihan et signant deux livres seul, dont Pursuit en 2013.
Vieil homme apaisé, prenant comme tout bon riche Américain ses vacances en Floride, l'ex-marine avait gardé son punch. En octobre 2012, dans une rue de Santa Fe, il n'avait ainsi pas hésité à mettre son poing dans la figure d'un SDF qui l'avait reconnu et importuné sa nouvelle femme d'origine japonaise, beaucoup plus jeune que lui…
En 2011, dans une interview au magazine américain GQ, Hackman avait confié qu'il voudrait qu'on se souvienne de lui comme d'un "bon acteur". "Comme quelqu'un qui a essayé de jouer ce qu'on lui donnait d'une façon honnête. Au-delà, je ne sais pas. Je ne pense pas souvent à ça pour être honnête…" Acteur génial, Hackman était décidément bien trop modeste !
