Michael Mann, un géant du cinéma primé à Lyon
Lauréat du Prix Lumière, le réalisateur américain Michael Mann a bâti une œuvre palpitante, cohérente et stylée dont l'efficacité narrative et la puissance visuelle masquent parfois la profondeur.

- Publié le 19-10-2025 à 12h20
- Mis à jour le 19-10-2025 à 12h55

Un styliste ! Voilà la caractérisation qui suit machinalement le nom de Michael Mann. Originaire de Chicago, le cinéaste de 82 ans est de la génération de Coppola (86 ans), Spielberg (78 ans), De Palma (85 ans) ou Scorsese (82 ans). Celle du Nouvel Hollywood, qui a métamorphosé le cinéma américain dans les années 1970. Toutefois, il n'est pas associé à ce mouvement. Et pour cause, il n'a pas fait ses classes à Hollywood, mais bien en Angleterre et puis, surtout, Thief, son premier long métrage de cinéma date de 1981.
Le succès de "Miami Vice"
Pourtant, Michael Mann a, lui aussi, participé à une transformation audiovisuelle majeure, celle de la télévision dans les années 1980. Comme pas mal de cinéastes, de Lumet à Spielberg ; il a appris son métier à la télé en tournant des téléfilms, des feuilletons et des documentaires dans son cas.
Alors que le Nouvel Hollywood va naître sur les gravats de l'effondrement des studios ; il en sera de même pour la télévision américaine, dont la production standardisée des trois networks ABC NBC CBS va prendre un coup de vieux avec la multiplication des chaînes pendant les Eighties. À ce moment, il ne s'agira plus de produire lisse pour plaire au plus grand nombre, mais de produire original pour se distinguer. C'est là que Mann va faire le break avec les 44 premiers épisodes de Miami Vice. La série va renouveler le genre sur le ton et sur la forme. Son succès planétaire va lui ouvrir les portes du cinéma.

"Le Solitaire", la matrice
Lui rouvrir plutôt, car elles s'étaient refermées, verrouillées même, après le bide de son deuxième film La Forteresse Noire (The Keep). De fait, ce n'est pas tous les jours, ni même tous les ans qu'il est donné d'assister à un ratage d'une telle ampleur, d'une force 7 sur l'échelle BHL de la daube, qui en compte 9.
Revenons pourtant à ce premier film, Thief, qui constitue la matrice de son œuvre. Ses différentes caractéristiques y sont déjà bien visibles et vont se développer, s'épanouir, tout au long de sa filmographie. Une fois n'est pas coutume, le titre français Le Solitaire va se révéler bien plus pertinent, prémonitoire même, que l'original.

Les traits du héros "mannien"
En effet, dans le 7e art, Mann passe pour un solitaire, un homme qui trace un chemin sans qu'on puisse l'incorporer dans un courant, le circonscrire à une époque, le rapprocher d'autres cinéastes et dont les marques du style sont apparentes sans être affichées.
Difficile d'identifier un film de Michael Mann au premier coup d'œil. Le processus est plus lent, plus souterrain. Il faut du temps pour voir se tresser ses lignes de force, voir l'univers "mannien" prendre forme.
Le héros "mannien" veut tout contrôler. ll est viscéralement indépendant, ne compte que sur lui-même, ce qui l'isole, le condamne à la solitude.
Il s'agit, d'abord, d'immerger le spectateur dans une profession en suivant les pas de quelqu'un qui y excelle. Dans Thief, James Caan n'est pas un voleur comme Hollywood en produit à la chaîne, mais ce qu'on pourrait appeler un artisan voleur. Avec son bagage de documentariste, Mann nous initie au travail de précision d'un perceur de coffres, rend compte de sa maîtrise. Il en ira de même pour le tueur à gages (Tom Cruise) dans Collateral, pour le boxeur (Will Smith) dans Ali, pour le journaliste à l'américaine (Al Pacino) dans The Insider/Revelations, pour le policier infiltré (Colin Farrell) chez les narcotrafiquants dans Miami Vice, pour le pirate informatique (Chris Hemsworth) dans Blackhat ou encore le constructeur de voitures et patron d'une écurie de courses (Adam Driver) dans Ferrari. Entre parenthèses, on remarquera que pour incarner ces super professionnels, Michael Mann recourt à la crème de la crème des acteurs.
Ces personnages ont plus que l'excellence en commun. Ce sont toujours des hommes – il ne s'appelle donc pas Mann par hasard – et ils sont authentiques, ils ont existé pour la plupart. C'est évident dans les biopics consacrés à Enzo Ferrari, Cassius Clay (Ali) ou John Dillinger (Public Ennemies). Mais les protagonistes de Thief ou Heat sont aussi inspirés de personnes réelles que Mann a parfois rencontrées. Et même si Le Dernier des Mohicans relève de la littérature et d'un siècle plus lointain ; Michael Mann s'est documenté comme aurait pu le faire Kubrick afin de reconstituer au plus vrai l'environnement physique et mental des personnages.

La tension du contrôle
Pour atteindre son niveau de perfection professionnelle, le héros "mannien" veut tout contrôler. Il est viscéralement indépendant, ne compte que sur lui-même, ce qui l'isole, le condamne à la solitude. Il compartimente son existence, cloisonne son activité professionnelle et sa vie privée. C'est d'ailleurs le moteur de la tension dans Le Solitaire. À Chicago, le chef d'un gang veut forcer ce perceur de coffre à intégrer sa bande. Pour le contraindre, il cherche et trouve une faille dans sa paroi entre activités criminelle et privée.
Cette tension, Mann va l'enrichir tout au long de sa dizaine de films, avec l'obsession de la faire monter d'un cran à chaque fois en recherchant de nouveaux moyens de la traduire visuellement. Un sommet est atteint quand il capte, caméra à l'épaule, le double écroulement interne de Russel Crowe (The Insider), ce lanceur d'alerte qui se sent lâché sur les deux tableaux, par sa femme (qui l'aimait pour son argent) et par le journaliste (lui-même lâché par sa hiérarchie).
Son autre moyen d'augmenter cette tension, sera de multiplier les points de vue, de suivre deux héros au lien d'un. Le lanceur d'alerte et le journaliste, le tueur et le chauffeur de taxi (Collateral) et bien sûr le policier et le truand, le chasseur et sa proie, Pacino et De Niro, dont la scène culte de Heat est tournée comme un face-à-face devant un miroir : l'un est le reflet de l'autre.

Le bleu signature
Michael Mann se distingue aussi par la puissance froide de son image. Cadre très aiguisé, lignes très épurées, géométrie très appuyée ; une architecture qui atteindra son apogée dans Heat. Sa signature est un bleu qu'on qualifie de "mannien" ; un bleu froid, un bleu clinique, ce bleu métallisé de la Cadillac Eldorado que conduit James Caan dans Le Solitaire.
Depuis le capot étoilé de la Cadillac du Solitaire jusqu'aux Ferrari et Maserati transperçant le paysage toscan comme autant de flèches rouges, Michael Mann semble concentrer dans la voiture son idéal du beau.
La voiture occupe souvent une place centrale dans son cadre car elle apporte le mouvement, elle fait bouger et vivre les lignes. Toutefois, son importance dépasse largement sa dimension dynamique. C'est un objet d'art. Il est fasciné par l'élégance des formes de ces sculptures mobiles. Depuis le capot étoilé de la Cadillac du Solitaire jusqu'aux Ferrari et Maserati transperçant le paysage toscan comme autant de flèches rouges, Michael Mann semble concentrer dans la voiture son idéal du beau.

Un engagement sans pose
L'efficacité du cinéma de genre de Michael Mann n'invite pas forcément le spectateur à regarder au-delà du divertissement de grande qualité. Pourtant ses films sont engagés à sa façon. Le thriller The Insider est politique, il attaque frontalement le lobby du tabac. Le biopic Ali aussi ; il fait comprendre le refus de Cassius Clay de combattre des Vietnamiens qui ne lui avaient rien fait alors que ses véritables ennemis racistes vivaient aux États-Unis. Le film d'aventures Le Dernier des Mohicans éclaire l'histoire des États-Unis. Il reconstitue le climat révolutionnaire, expose les raisons de l'exaspération des autochtones confrontés au mépris et à la cupidité des Anglais qui seront chassés dix ans plus tard.
Même derrière Collateral, ce lumineux polar crépusculaire, se dissimule peut-être une métaphore existentielle, celle du prix à payer, de l'épreuve à subir pour sortir de sa zone de confort, sortir de son taxi, pour déchirer la carte postale des illusions et vivre réellement.
Ainsi, le prix Lumière décerné ce samedi soir à Lyon, invite, opportunément, à revoir l'œuvre de Michael Mann et au-delà du plaisir immédiat qu'elle procure, à se plonger dans une matière à réflexion.
