L'incroyable aventure cannoise de Laura Wandel
Du 12 au 23 mai dernier, la Belge de 41 ans faisait partie du jury du 79e Festival de Cannes. Une expérience inoubliable pour la réalisatrice d'"Un monde" et de "L'intérêt d'Adam".

- Publié le 11-06-2026 à 16h22
- Mis à jour le 11-06-2026 à 17h03

Jeudi dernier, quand on retrouve Laura Wandel dans un café de la place Fernand Cocq à Bruxelles, dans son quartier, la jeune femme redescend à peine de son nuage… "Parfois, je me demande si ça a vraiment eu lieu ?", confie la réalisatrice de L'Intérêt d'Adam qui, du 12 au 23 mai dernier, a eu l'honneur de faire partie du jury du 79e Festival de Cannes, présidé par le Coréen Park Chan-wook.
Pour décerner la Palme d'or à Fjord de Cristian Mungiu, la réalisatrice bruxelloise — révélée sur la Croisette en 2021 avec son premier film Un monde, dévoilé en sélection officielle à Un Certain Regard — était entourée de Chloe Zhao, Demi Moore, Ruth Negga, Stellan Skarsgård, Isaach de Bankolé, Diego Céspedes et Paul Laverty.
Le courant est mieux passé avec certains. "Au début, j'avais l'impression que les Américains étaient un peu moins faciles d'accès. C'était plus facile avec Diego, Paul, Stellan et Chloe. Mais les discussions autour des films nous ont fait nous rapprocher", confie la cinéaste. Qui rêverait de pouvoir faire un film avec le Suédois Stellan Skarsgård… Pourquoi pas son prochain ? Un film d'époque qui contera l'émancipation d'une jeune femme au XVIIIe siècle pour lequel elle a reçu l'aide à l'écriture.

Vaincre sa timidité
Ce n'est un secret pour personne que Laura Wandel est quelqu'un de réservé, de plutôt timide. Pas simple, dès lors, de s'imposer dans la discussion face à ces grands noms du cinéma mondial… "Au début, c'est vrai que j'étais très impressionnée. Mais tout le monde était tellement à l'écoute, tellement bienveillant que ça s'est super bien passé. Rapidement, je n'avais plus du tout peur de prendre la parole ou de dire ce que je pensais. Et c'est chouette aussi de voir que, parfois, ça pouvait déplacer le regard. Souvent, les discussions nous amenaient à nous confier personnellement. C'est vraiment à travers ces confidences qu'on s'est rencontrés humainement. C'est ça la plus belle expérience de ce festival", s'enthousiasme la jeune femme.
Avant elle, peu de Belges avaient eu la chance d'être juré à Cannes. André Delvaux avait fait partie du jury de Kirk Douglas qui avait remis la Palme d'or ex aequo à All That Jazz de Bob Fosse et à Kagemusha, l'Ombre du guerrier d'Akira Kurosawa en 1980. Tandis que Benoît Poelvoorde avait secondé Quentin Tarantino pour couronner Fahrenheit 9/11 de Michael Moore en 2004.
Une sacrée responsabilité pour la cinéaste, qui a appris sa sélection dans le jury fin mars, alors qu'elle participait à un festival en Argentine, avec un accès réduit à ses e-mails… "Je reçois un SMS de Laure Cazeneuve, responsable du jury, que je connaissais, car j'avais déjà fait partie du jury des courts métrages. Elle m'envoie un message pour me dire : 'Est-ce que tu peux aller voir tes mails ?' Je me dis : c'est une blague ! Mais c'était bien ça, avec une invitation officielle et une lettre signée par Thierry Frémaux m'invitant à faire partie du jury. Là, j'ai demandé si je pouvais avoir 24 heures de réflexion. Je me disais : vais-je avoir les épaules ? C'est une telle responsabilité. Les enjeux sont énormes !" Mais la première personne que Wandel contacte, son agent, tranche pour elle : "Tu ne peux pas refuser !"

Habillée par Dior
À son retour en Belgique, passé le sentiment d'illégitimité — "Je n'ai fait que deux films… Mais ils ne t'expliquent pas pourquoi ils te choisissent. C'est juste une marque de confiance…" —, Laure Cazeneuve lui explique comment cela va se dérouler, qui sont les autres membres du jury…
Qui dit jury officiel, dit montée des marches. Celle-ci est obligatoire pour les cérémonies d'ouverture et de clôture, et pour une ou deux projections officielles — le reste du temps, le jury peut arriver de façon plus discrète. Et qui dit montée des marches, dit robe de soirée pour Laura Wandel, plutôt habituée aux jeans.
"Avant même que le jury ne soit annoncé, il faut commencer à contacter des marques. Mon agent m'a mise en contact avec une 'agent image' pour s'occuper de mon look. Elle m'a demandé par qui j'avais envie d'être habillée. J'aurais voulu la maison Chanel, mais il y avait déjà une égérie Chanel qui aurait dû être dans le jury. Ce n'était donc pas possible. J'ai donc demandé à être habillée par Dior. J'ai fait tous les essayages à Paris. Il faut s'en amuser, parce que moi, cela me stresse. Je déteste les trucs d'apparence, de glamour. Mais c'est aussi une manière de mettre en valeur le travail d'autres artistes de la maison Dior, les stylistes, le coiffeur, la maquilleuse… Et puis, à un moment donné, c'est vrai que ça donne quand même confiance", reconnaît la Bruxelloise.
Si elle logeait à l'hôtel Majestic sur la Croisette, à cinq minutes à pied du Palais des Festivals, la Belge bénéficiait d'un chauffeur personnel, comme tous les membres du jury. Qu'elle a utilisé. "C'était un moment pour se préparer…"
Reste que voir 22 films en dix jours — tous en séance publique au Grand Auditorium Lumière, sur l'un des plus beaux écrans de cinéma au monde… —, c'est exigeant. Pour l'aider à conserver son attention, Laura Wandel n'a pas été voir de films dans les autres sections que la Compétition, "même si j'avais très envie…" "Je faisais très attention à mon hygiène de vie : pas d'alcool. C'était hyper important. Et je voulais aussi me garder des moments pour moi, pour me ressourcer un peu", avoue celle qui n'a pas beaucoup fait la fête. "Si tu veux rester juste par rapport à tous les films, il faut soit aller à toutes les fêtes, soit ne pas y aller… Et puis, plus tu sors, plus on risque de te demander des choses…"
Le samedi 23 mai, lors de la cérémonie de clôture, Laura Wandel est montée sur scène pour annoncer le prix de la mise en scène à Fatherland (ex aequo avec La bola negra des jeunes Espagnols Javier Ambrossi et Javier Calvo). Le film du Polonais Pawel Pawlikowski est sa Palme de cœur. "Ce film m'a bouleversée pour ce que ça raconte, mais il a aussi agi de façon très intime en moi. Ce qui m'a touchée, c'est cet homme (Thomas Mann, NdlR) faisant des grands discours humanistes, mais qui n'arrive pas à communiquer avec ses enfants. J'étais en larmes…", se souvient la réalisatrice.

Quatre heures et demie de délibérations
Avant d'en arriver là, le jury aura du faire ses choix, le samedi de 9h à 13h30. Le palmarès doit en effet être en boîte pour 14h maximum, histoire d'avoir le temps de rappeler les différents lauréats. "Le monde entier vous attend…", précise Laura Wandel. Si elle ne peut évidemment rien dire du contenu des délibérations en elles-mêmes, elle peut donner une idée de l'ambiance entre les membres du jury.
Connaissant les films de Park Chan-wook (de Old Boy à No Other Choice), Wandel craignait un président qui cherche à imposer ses choix. "Mais c'est quelqu'un d'hyper doux. Il laissait toujours tout le monde parler avant de prendre la parole. Il était très à l'écoute…"
Comme base de travail, le Coréen avait demandé à ses jurés de préparer leur palmarès idéal, en choisissant trois films pour chaque prix à remettre. "Le matin, j'avoue que j'avais vraiment mal au ventre. Ça s'était tellement bien passé, je me disais qu'à un moment, ça aller forcément coincer. Mais pas du tout. Ça s'est fait de manière très simple, très douce, sans que personne n'essaie d'imposer son point de vue", loue Laura Wandel.
Laquelle s'est évertuée à traiter comme les autres les deux films belges en Compétition : Coward de Lukas Dhont (récompensé pour ses deux jeunes comédiens, Emmanuel Macchia et Valentin Campagne,) et Notre salut du Français Emmanuel Marre (lauréat du prix du scénario). "Il n'y a rien à faire, je pensais à la Belgique, mais j'essayais vraiment de ne pas en tenir compte…"
Pour Laura Wandel, cette quinzaine cannoise restera à jamais gravée dans sa chair. "Jusqu'il y a peu, je rêvais toutes les nuits des autres membres du jury. Pas forcément du palmarès, mais qu'on ne s'était pas bien dit au revoir ou des choses comme ça. On a un groupe WhatsApp et on n'arrête pas de s'envoyer des trucs… Mais ce qui est triste, c'est qu'on ne sera plus jamais comme ça ensemble…", regrette-t-elle, déjà nostalgique de cette expérience grisante et enrichissante.
