2023, "année exceptionnelle" dans les salles de cinéma : anatomie d'une reprise
Le Covid est un mauvais souvenir. Une offre conséquente de films majeurs a dopé la fréquentation des salles art et essai. Certains exploitants renouvellent la cinéphilie avec une offre originale.

- Publié le 18-02-2024 à 08h21
- Mis à jour le 18-02-2024 à 08h25

Sans se concerter, plusieurs exploitants de salles indépendantes le disent en chœur : 2023 a été "une année exceptionnelle" pour les salles art et essai en Belgique. La plupart ont fait mieux que 2022. Qu'on en juge : +57 % pour le Palace et +40 % à l'Aventure, à Bruxelles, +18 % pour les salles des Grignoux à Liège et +17 % pour leur salle le Caméo à Namur.
L'offre de films attractifs a joué un rôle majeur selon les exploitants. Un film résume ce bilan : Anatomie d'une chute. Palme d'or à Cannes, nommé aux César et aux Oscars, il a été "le film de cet automne, à partir du 1er septembre et pendant de très longues semaines" souligne Marianne Tinant, responsable du développement des Grignoux. Au cinéma l'Aventure, le film de Justine Triet, poursuit son exploitation, "avec des séances complètes" nous dit Jérôme Branders, directeur d'exploitation. Le film a été vu par 85 000 spectateurs en Belgique.
Les raisons d'un engouement
Surtout, elles ont retrouvé voire dépassé les taux de fréquentation de 2019, dernière année de référence avant le Covid – déjà considérée comme exceptionnelle à l'époque. Seules les salles liégeoises des Grignoux, impactées par les travaux au centre-ville, font moins. La salle historique du Parc souffre le plus (-45 %). Toutefois le différentiel total des Grignoux (-10 %) est moindre que celui de la moyenne des salles en France (-13 %). Pas si mal, en fait. En valeur absolue les salles des Grignoux ont rassemblé plus d'un demi-million de spectateurs (533 000 contre 600 000 en 2019).
À Bruxelles, Le Palace se réjouit : avec 230 000 spectateurs, sa fréquentation dépasse l'objectif de 180 000 entrées que lui fixait son CA en 2020, à la veille du premier confinement. En 2019, la salle avait vendu 150 000 tickets. S'il ne boude pas son plaisir, son directeur général, Eric Franssen, ne s'en attribue pas les mérites.
Il loue d'abord une offre "très forte d'excellents films" qui correspondent à l'ADN du Palace. "Le festival de Cannes a été très riche avec des films comme Anatomie d'une Chute" commente-t-il. Deuxième facteur : la météo avec un été pluvieux, qui favorise le cinéma. Troisième point, et le plus important : "le public avait envie de revenir au cinéma" – dans tous les cinémas, souligne Eric Franssen qui se réjouit, aussi, des bons chiffres enregistrés par ses confrères et concurrents : "il y a un effet d'entraînement collectif sur l'envie d'aller au cinéma".
Un effet "Barbenheimer" à nuancer
On pourrait être tenté de conclure que les bons chiffres de fréquentation sont un effet Barbenheimer. Eric Franssen nuance : "Barbie et Oppenheimer ne sont pas en tête de notre Top 10 : c'est Aftersun. Et leurs chiffres se situent dans la même moyenne que les quatre premiers."
Aux Grignoux, on ne communique pas le Top 10. Mais c'est Oppenheimer qui a emporté le match estival sur Barbie. Anatomie d'une chute de Justine Triet s'impose dans toutes les salles comme un succès sur la durée. Face à une offre importante de films, sa longévité – 24 semaines à l'affiche – étonne et réjouit à la fois : c'est un film long, exigeant, sans star – même si la notoriété de l'actrice Sandra Hüller a été croissante depuis.
Le film d'animation Le garçon et le héron d'Hayao Miyazaki, autre œuvre exigeante, plus pour public adulte et averti que pour (tout) jeunes enfants, s'est distingué également dans la plupart des salles. En ce début d'année, Poor Things de Yórgos Lánthimos maintient déjà la hausse de fréquentation dans les salles art et essai. Côté cinéma belge, Amal de Jawad Rhalib réussit un beau démarrage.
Des initiatives pour fidéliser le public
L'originalité de la salle, aujourd'hui, passe par des initiatives pour fidéliser son public. Les Grignoux, dont la devise est "la culture et le cinéma au cœur de la ville" l'expérimentent de longue date et "redoublent d'efforts" en la matière, nous dit Marianne Tinant, responsable du développement des Grignoux.
Les rendez-vous saisonniers ont été renforcés, en s'adaptant aux évolutions du calendrier scolaire : les Grignoux sont réputés pour leur offre à destination des enfants et les séances Ecran Large sur Tableau Noir. Outre le Ciné Plein Air estival, les Grignoux ont proposé l'Etrange Automne des Grignoux, centré sur le cinéma fantastique, avec du divertissement événementiel à côté. L'expérience sera renouvelée en 2024.
L'ASBL développe des programmations "qui jettent un regard particulier sur le cinéma". Au Caméo, à Namur, les films du ciné-club Ciné Jack sont choisis avec les étudiants de la Haute-École Albert Jacquard. Territoires secrets est consacré aux documentaires. Cette année, à la veille des élections, Porte-Voix mêlera cinéma et rencontres citoyennes.
Un public "intelligent et curieux"
Au Palace, la ligne reste "le cinéma d'abord" répète Eric Franssen : pas question de fragmenter les public. Au contraire, les rendez-vous visent à fédérer les diverses catégories de public, tout en les renouvelant : Master-class avec professionnels du cinéma, Be Curious (films belges) et Club 35 (des projections commentées de films sur copie en vénérable 35mm).
Au total, en 2023, le Palace a organisé 220 séances événementielles, y invitant 200 talents belges et étrangers. "Toutes ces séances ne font pas salle comble" reconnaît Eric Franssen. "Nous perdons aussi de l'argent sur certaines" où le prix de la place est préférentiel. Mais cette politique "a une influence sur l'image et un effet d'entraînement". "Nous partons du principe que le public est intelligent et curieux." Il est manifestement au rendez-vous.
