Le judo, un autre art de la projection
Avant de projeter des films à Cannes, Thierry Frémaux projetait ses adversaires sur le tatami.

- Publié le 07-04-2021 à 12h15
- Mis à jour le 08-04-2021 à 12h39

Au cinéma, La chute du Faucon noir ou de La Maison Usher ne présage rien de bon pour les protagonistes. Dans la vie quotidienne, non plus. Qu'on soit à pied, à cheval ou en vélo, tout le monde redoute la chute.
Tout le monde sauf Thierry Frémaux qui, depuis l'âge de 9 ans, depuis sa première leçon de judo, adore chuter, par derrière et plus encore par devant, sur le côté droit et plus encore sur le gauche. Ce sport est l'art de la chute, selon lui.
Professeur de judo
Ceinture noire 4e dan, le judo est beaucoup plus qu'un sport pour Thierry Frémaux ; c'est la passion de son enfance, de son adolescence et sa raison de vivre jusqu'à 30 ans. Car si Gilles Jacob, son prédécesseur aux commandes de Cannes, a dirigé l'entreprise familiale de balances durant sa première vie, Thierry Frémaux, lui, a entamé sa carrière professionnelle comme professeur de judo.
On le sait, l'homme fait tout avec passion, du commentaire des premiers films Lumière à l'organisation du Festival de Lyon. C'est donc avec cette même ferveur qu'il consacre, aujourd'hui, un livre au judo, cet art martial ou plutôt ce sport moral qui l'a construit. Et de nous raconter le parcours de son inventeur, Jigoro Kano. Et de nous initier à sa valeur essentielle : "La souplesse l'emporte sur la puissance". Et de nous révéler ses beautés cachées et son vocabulaire exotique. Et de nous surprendre en débusquant des judokas partout, de l'actrice Laetitia Casta à Yves Klein, l'artiste contemporain. Et même de nous faire croire qu'aux yeux de celui qui voit défiler les plus belles robes sur ses 26 marches cannoises, rien n'est plus beau qu'un judogi, la tenue du judoka en coton tissé, très dense et très épais.

Afin de capter son public cinéphile, Frémaux multiplie les parallèles entre judo et Cannes. Ainsi la fameuse ceinture noire n'apparaît que dix ans après l'invention de ce sport, tout comme la Palme d'or ne sera créée qu'après une dizaine d'éditions du festival. Patiemment, il accumule les connexions entre judo et cinéma. Leurs inventeurs, par exemple, appartiennent à la même génération et partagent des mots essentiels tels que "prise" ou "projection".
Merckx et Kurosawa
Cette approche a le mérite de réconcilier sport et cinéma qui s'estiment peu. Frémaux, lui, clame avec la même ardeur, son admiration pour Merckx et pour Kurosawa (dont le premier film s'appelle La Légende du grand judo). Il affiche une même fierté pour sa bibliothèque consacrée au cinéma que pour celle dédiée au sport, ce qui vaut à Marc Jeuniau, lointain chef des sports à la RTB, d'être cité pour ses nombreux ouvrages sur Eddy.
Au fil des pages, on suit le parcours atypique de ce garçon surnommé "Tout-Fou" (T.F., comme ses initiales) qui a grandi à la montagne, puis aux Minguettes dans la banlieue de Lyon, et que rien ne prédestinait à devenir une personnalité toute-puissante du 7e art.
Profondeur de champ
Judoka tient, à la fois, du "Que sais-je ?" sur le judo et d'un travelling menant du judogi au smoking. En chemin, l'autobiographie développe une telle profondeur de champ qu'on voit la France des années 60, celle de l'éducation permanente et d'une culture protestataire, passer à la France des années 80, celle de l'ivresse de la consommation et de l'évanouissement des utopies.
Thierry Frémaux fait sienne la phrase de Michel Foucault : "On ne se définit pas par ses positions, on se définit par des trajectoires". Lumineuse chute.
- Thierry Frémaux | Judoka | autobiographie | Stock | 319 pp., 20,90 €, version numérique 14 €