Quel livre offrez-vous le plus souvent ? Dix invités de la Foire du Livre 2026 répondent
Au menu notamment : Caroline Lamarche, Edwy Plenel, Jean-Michel Aphatie, Susie Morgenstern, David Diop...
- Publié le 26-03-2026 à 12h54
- Mis à jour le 26-03-2026 à 15h15

La 55e édition de la Foire du livre de Bruxelles débute ce jeudi, jusqu'à dimanche. Nous avons demandé à dix invités de l'événement de nous présenter le livre qu'ils aiment offrir.
David Diop : "L'Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil" (Jean de Léry)
"Publié en 1578, c'est un des premiers récits de voyage européens à présenter une réflexion intelligente sur l'altérité. Son auteur, Jean de Léry, un protestant, raconte remarquablement sa rencontre avec les Indiens Toupinambous pratiquant une forme de cannibalisme rituel. Certes, Jean de Léry voit dans les Toupinambous des hommes exclus de la Révélation. Mais l'analyse de leurs rituels cannibales, reliée au contexte des guerres de religion sévissant en France au XVIe siècle, le conduit à réfléchir sur la relativité de la barbarie. Il invite le lecteur européen à se garder de l'illusion de se croire supérieur aux Indiens. Un texte magnifique de sagesse et de poésie."

Maïa Mazaurette : "L'Amant" (Marguerite Duras)
"Les jeunes femmes de 15 ans sont souvent présentées comme des lolitas, ou des ingénues, ou des victimes du regard des hommes. Parce que Duras est une femme (et une grande gueule), son héroïne de 15 ans est avant tout intelligente, subversive, consciente de son pouvoir érotique, bref infiniment dangereuse et incontrôlable. J'ai lu le texte à 15 ans, et clairement, je me reconnaissais plus dans cette "enfant" que dans n'importe quelle autre représentation !"
Edwy Plenel : "Discours sur le colonialisme" (Aimé Césaire)
"J'aime offrir le Discours sur le colonialisme du Martiniquais Aimé Césaire, en l'accompagnant du Cahier d'un retour au pays natal de cet immense poète qui fut aussi homme politique. Publié en 1950, puis dans sa version définitive en 1955, ce texte de haut langage n'a rien perdu de sa force ni de sa pertinence. Au lendemain de la défaite nazie et à l'ombre du long crime contre l'humanité que fut l'esclavage, il nous rappelle que toute civilisation ou nation qui se prétend supérieure enfante sa propre barbarie."

Adeline Dieudonné : "Pas dans le cul aujourd'hui" (Jana Cerná)
"C'est une lettre d'amour que Jana Cerná envoie à son amant, Egon Bondy dans les années quarante à Prague. Ils sont dans les mouvements anarchistes hyperengagés. Pour la situer, Jana Cerná est la fille de Milena Jeneská, l'un des grands amours de Kafka. Elle parle du fait que pour baiser, elle a besoin d'avoir ce lien intellectuel avec lui et que pour avoir ce lien intellectuel, elle a besoin du sexe. Il y a des pages absolument brûlantes où elle lui dit tout ce qu'elle va lui faire. Et franchement, on n'est pas du tout dans l'imaginaire de la femme soumise. C'est extrêmement ludique, c'est super beau. Il y a toute sa relation aussi à la spiritualité, à Dieu. Parce qu'elle commence à être croyante. Et c'est d'une beauté fracassante."
François Schuiten : "Little Nemo in Slumberland" (Winsor McCay)
"C'est une des premières grandes œuvres de bande dessinée. Il y en a eu quelques-unes avant, mais c'est quand même la montagne. C'est un artiste au talent remarquable qui a eu une capacité à comprendre son époque. J'aime aussi sa beauté visuelle, l'extraordinaire maîtrise du récit et de la BD. C'était un médium très jeune à l'époque. Je continue à être fasciné, à la trouver d'une modernité incroyable. Winsor McCay sera aussi à l'origine des tout premiers dessins animés, il va être dessinateur de presse. C'est un créateur multiforme, multimédia. Il invente toutes les possibilités du dessin. C'est pour moi un exemple unique."
Mehdi Bayad : "Demande à la poussière" (John Fante)
"Demande à la poussière est le roman qui m'a le plus profondément secoué. Je n'ai pas lu un livre, j'ai reçu une caresse doublée d'un coup de poing. Percuté par cette écriture rêche, sale, sublime et honnête. Enveloppé aussi par la simplicité des sentiments que son récit parvient à charrier : Fante nous parle de mort et d'amour, de misère, d'envie de picoler et du besoin d'être cajolé. En réalité, il nous parle de nous, minables et sublimes à la fois. Cette sorte de littérature ne peut laisser personne indemne."
Caroline Lamarche : "King Kong Théorie" (Virginie Despentes)
"Le livre que j'offre le plus, c'est King Kong Théorie de Virginie Despentes. À égalité avec Le milieu de l'horizon de Roland Buti. Pour la force de l'écriture et l'urgence des sujets abordés. La lucidité et l'humour aussi. Sur le plan du dispositif narratif, deux livres aux antipodes. Preuve que la littérature peut tout se permettre tant au niveau de la forme que des sujets."

Paul Gasnier : "Pensées étranglées" (Cioran)
"Ou n'importe quel autre recueil de ses aphorismes. Cioran est l'écrivain qui a le regard le plus désabusé, donc le plus lucide, sur la condition humaine. Et dont la fulgurance proverbiale est une leçon d'écriture et de pensée. Son cynisme, en plus d'être tordant, est profondément tendre. Ce petit recueil nous intime une seule chose : de notre dépression, faisons du sublime. Quel meilleur cadeau ?"
Susie Morgenstern : "Fifi Brindacier" (Astrid Lindgren)
"Fifi Brindacier est une de mes idoles. Cette fille n'est pas conformiste. Elle est audacieuse, généreuse. C'est une grande héroïne à mes yeux. Je l'ai découverte en venant en France avec mes enfants. Astrid Lindgren est mon écrivaine préférée pour la jeunesse. Quant au Journal d'Anne Frank, il est toujours sur ma table de chevet. Je le lis en boucle. Anne Frank me hante. Elle est morte en mars 1945. Je suis née le 18 mars 1945. On est liées à vie. Enfant, quand j'ai vu sa photo, j'ai trouvé qu'elle me ressemblait énormément. J'ai passé toute ma vie avec elle. J'ai bien sûr visité sa maison-musée, à Amsterdam et j'ai beaucoup aimé le livre de Lola Lafon sur elle : Quand tu entendras cette chanson."

Jean-Michel Aphatie : "Le Maître et Marguerite" (Mikhaïl Boulgakov)
"C'est Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov. Un livre formidable. Le récit se passe en Russie dans les années 30. Interviennent le Diable, Staline, Dieu, la Bible… Marguerite est une très belle femme, prise dans une histoire d'amour démentielle. Ce roman est extraordinaire, avec des pages très drôles, très graves, très belles. Et puis, Boulgakov est un opposant à la Révolution russe de 1917. À l'époque, quand Lénine prend le pouvoir, il est un auteur de théâtre très connu. Mais il va subir la censure politique de plein fouet. Pendant cette période douloureuse, il va se lancer dans l'écriture du livre de sa vie. Il mettra dix ans à l'écrire et mourra avant qu'il ne soit publié en 1966."