Edgar Morin, 104 ans à nous rendre plus vivants
Edgar Morin est mort ce 29 mai à Paris. Le grand sociologue du temps présent aura dialogué avec la vie pendant un siècle. Évocation.

- Publié le 30-05-2026 à 10h14
- Mis à jour le 31-05-2026 à 12h13

Edgar Morin avait rejoint le club des artistes ou philosophes centenaires, comme, avant lui, Claude Lévi-Strauss, Oscar Niemeyer, Pierre Soulages, Manoël de Oliveira ou Hans Georg Gadamer. Dans l'Antiquité, Gorgias aurait vécu, dit-on, jusqu'à 108 ans.
Le Festival d'Avignon avait fêté son centenaire dans la Cour honneur du Palais des papes. Il avait résumé ainsi sa vie : "Un enfant du siècle qui a vécu intimement les extases de l'Histoire. Théoricien de la connaissance et héros de la Résistance, dissident du stalinisme et infatigable arpenteur des chemins de l'espérance, anthropologue de la mort et sociologue du temps présent, Edgar Morin est un omnivore culturel et un penseur fraternel. Et n'aura cessé de vivre autant que de penser les événements. Il lancera quelques salves d'avenir afin de dessiner une nouvelle voie pour notre temps."
Jusqu'au bout, Morin aura milité "pour une insurrection des consciences". Il aura scruté le monde et fait partager ses analyses, regardant la vie comme une aventure.
Nous l'avions encore longuement rencontré à Paris, il y a six ans, pour la sortie de son magnifique livre Les souvenirs viennent à ma rencontre (Fayard). À 98 ans, il parlait toujours avec cette chaleur humaine qui le caractérisait et ses yeux pétillaient.
Vivre et non survivre
Edgar Morin est un des plus grands penseurs du XXe siècle, docteur honoris causa de 34 universités à travers le monde. Des universités d'Amérique latine et une chaire à l'Unesco portent son nom. Lire ses souvenirs, c'est plonger dans la Résistance, croiser Marguerite Duras, dialoguer avec les philosophes d'après-guerre, voyager dans le monde, admirer cette "pensée complexe" qui refuse de réduire le monde à des principes explicatifs figés, admirer sa curiosité omnivore et transdisciplinaire. C'est la grande Histoire écrite comme un roman, qui croise celle des idées et la vie d'un homme.
Le premier mot qui vient à l'esprit quand on évoque Morin, c'est vivre pleinement, plutôt que simplement survivre. Il reprenait la phrase de Cervantès : "Je vis du désir que j'ai de vivre." Il ajoutait : "Dans cette nuit, l'amour est mon mythe, mon credo, mon pari."
À plus de cent ans encore, tout lui était prétexte à émerveillement, postant sur Twitter la vue du mont Fuji depuis la station spatiale ISS.
Stimulé par le Covid
La crise du Covid l'avait "énormément stimulé", disait-il. Il y trouvait la justification à sa thèse sur la complexité du monde. "Plus je lis sur le Covid, sur les stratégies de lutte, sur les conséquences à terme, plus je trouve la controverse, et plus je suis dans l'incertitude. Alors il faut supporter toniquement l'incertitude. L'incertitude contient en elle le danger et aussi l'espoir."
Une phrase résumait son esprit : "La connaissance des limites de la connaissance est indispensable au connaissant."
En mars 2020, Morin avait publié Sur la crise (Flammarion), analysant l'expérience des irruptions de l'imprévu dans l'Histoire. "Attends-toi à l'inattendu. Nous ne savons pas si nous devons en attendre du pire, du meilleur, un mélange des deux : nous allons vers de nouvelles incertitudes. Les connaissances se multiplient de façon exponentielle, du coup, elles débordent notre capacité de nous les approprier, et surtout elles lancent le défi de la complexité. Pour moi, cela révèle une fois de plus la carence du mode de connaissance qui nous a été inculqué, qui nous fait disjoindre ce qui est inséparable et réduire à un seul élément ce qui forme un tout à la fois un et divers."
Pour le sociologue, la science est ravagée par l'hyperspécialisation, qui est "la fermeture et la compartimentation des savoirs spécialisés au lieu d'être leur communication". "Cette crise nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins masqués dans les aliénations du quotidien." "En somme, le confinement physique devrait favoriser le déconfinement des esprits."

L'engagement
Né à Paris sous le nom d'Edgar Nahoum, le 8 juillet 1921, dans une famille juive originaire de Salonique, Edgar Morin a souvent expliqué que sa naissance tint déjà du miracle et prouva sa volonté de vivre. La grippe espagnole avait donné à sa mère une lésion au cœur et la consigne médicale était de ne pas faire d'enfants. Mais un avortement avait échoué et l'enfant est quand même né, mais quasi mort asphyxié, étranglé par le cordon ombilical. Le gynécologue a dû le gifler pendant une demi-heure avant qu'il ne pousse son premier cri.
Un second choc fut la mort de sa mère quand il avait dix ans : "Ce choc, nous disait-il, m'a quelque part bloqué dans mon enfance dont je garde encore aujourd'hui le goût du jeu, de la plaisanterie. J'ai gardé ainsi mes aspirations adolescentes tout en ayant perdu les illusions que j'ai pu avoir."
La décision de vivre plutôt que de survivre est née quand il avait 20 ans. Il avait eu jusque-là une vie assez solitaire et voulait des expériences neuves. C'était la guerre et il percevait l'appel de la Résistance. "J'avais peur bien sûr de mourir et de la torture, mais je me disais que si je me planquais, je n'aurais pas vécu." Ses compagnons d'alors s'appelaient Clara Malraux, Jean Cassou, Vladimir Jankélévitch, Jean-Pierre Vernant. C'est alors qu'il choisit le pseudonyme de Morin.
Ce goût de vivre s'appuie sur la curiosité qui a cette qualité d'être sans fond. Au plus on creuse les mystères, au plus on en découvre d'autres. "Je me passionne ainsi pour la cosmologie et l'origine de l'univers."

La pensée complexe
Sa grande œuvre, qui fonde sa théorie de "la pensée complexe" fut les six volumes de La Méthode.
Cet éloge de la complexité avait commencé en 1963, quand eut lieu la Nuit de la Nation organisée par Europe 1, qui avait attiré tous les yéyés de l'époque, entre 150 000 et 200 000 jeunes pour un concert gratuit où se produisaient notamment Richard Anthony, Les Chaussettes noires, Les Chats sauvages, Sylvie Vartan et Johnny Hallyday. Mais ce rassemblement, qui devait être bon enfant, a tourné au chaos : grilles arrachées, voitures renversées, adultes pris à partie, rixes, etc.
La fête s'est terminée dans une grande violence, surprenant tout le monde, mais pas Edgar Morin, car il avait vu au cinéma des héros comme James Dean, il avait lu que, deux ans avant, des événements semblables étaient survenus à Stockholm. "Je m'attachai à raccorder des éléments séparés, comme les mœurs, les musiques et les comportements, sans réduire ces phénomènes aux classes et stratégies sociales. À l'époque, c'était incongru qu'un scientifique élargisse son champ d'action à ce point, mais cela m'avait permis de comprendre ce qui s'était passé."
"On demande d'abord à l'intellectuel de réfléchir au monde, à ce monde où tout devient de plus en plus cloisonné, dit par des experts cloisonnés, où on perd l'idée générale du monde."
L'émerveillement n'était pas pour Morin incompatible avec la révolte. "C'est parce que je suis émerveillé que je garde la force de me révolter", nous disait-il.
Son implication dans les luttes a commencé en 1934, quand il avait 12 ans. Une émeute avait débordé jusque dans sa classe et lui a révélé l'engagement. Cela a continué toute sa vie, de la Résistance à Sarajevo où il est allé pendant la guerre.
Sa "gauche" à lui avait quatre sources a-t-il dit : "libertaire (l'individu doit s'épanouir), socialiste (la société doit s'améliorer), communiste (il faut fraterniser la communauté), écologique (le souci de la nature). Je ne crois plus à aucune promesse, aucun avenir radieux, aucun messie. Nous sommes condamnés à vivre, comme dit Freud, au cœur de la lutte entre Eros et Thanatos, et je continue à choisir le parti d'Eros."

L'écologie
Un de ses derniers combats aura été l'avenir de la planète, qu'il évoquait déjà en 1993 dans Terre-Patrie. Il nous l'avait rappelé : "Il y a 30 ans, le rapport Meadows du MIT montrait déjà que le désastre écologique annoncé n'était pas qu'externe à nous, mais qu'il avait aussi des causes internes, liées à notre mode de consommation débridée, et qu'il fallait une autre vie que celle où règnent le calcul, le profit, la démesure (hubris), un autre monde que celui du mépris qui étouffe nos aspirations. Il fallait un changement de civilisation et détricoter les politiques menées. Trente ans plus tard, rien n'a changé."
Morin reprenait Hölderlin : "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauvera." Mais inversement, il ajoutait celle de Jacques Dutronc : "J'y pense et puis j'oublie." "On vit trop au jour le jour sans plus voir le monde global."
Son goût de vivre ne cachait pas sa crainte d'une régression généralisée politique, morale, intellectuelle, comme on le voit, disait-il à nos frontières, en Hongrie, Turquie, Pologne. "Au Moyen Âge, la civilisation s'est maintenue dans les monastères, îlots de solidarité et de culture. Nous devons peut-être construire à nouveau ces oasis, sauvegarder des îlots de résistance si les barbaries devaient à nouveau s'imposer."
Quel fut le secret de cette longévité féconde jusqu'au bout ? "C'est de ne pas avoir de secret. Sauf la curiosité qui reste et qui me fait surmonter mes moments de peur." Un de ses derniers tweets évoquait sa vie calme : "Un petit oiseau gazouille et fait le même trille à répétition. J'ai l'impression qu'il m'appelle."
Dans son essai Leçons d'un siècle de vie, il concluait sur la bipolarité de la vie, "à la fois cadeau et fardeau, merveilleuse et terrible" : "Parfois, je suis submergé par l'amour de la vie, parfois, je suis submergé par la cruauté de la vie." Et il suggérait d'y répondre par "la raison ouverte" et "la bienveillance aimante".