Strip Tease, version Tour de France
- Publié le 09-05-2019 à 10h45
- Mis à jour le 09-05-2019 à 10h48

"La Grand-Messe" ou le quotidien tout en patience des supporters du Tour de France.Juillet 2017, le Tour de France emprunte pour la 35e fois le mythique col d'Isoard et sa lunaire "Casse déserte". Le peloton est encore loin des Alpes mais, déjà, les pentes se "garnissent" de mobile homes. Douze jours avant la course (parfois bien davantage), les amoureux de la petite reine sont déjà là. En majorité, ce sont des retraités issus de la classe ouvrière. Mais pas que. Que font-ils ? Ils refont le monde autour d'un "petit jaune" (souvent) ; ils partent en randonnée pédestre et font du vélo (moins souvent)… Valéry Rosier (le Belge) et Méryl Fortunat-Rossi (le Français) ont partagé le quotidien d'une vingtaine d'aficionados, un peu à la manière de Strip Tease, en toute bienveillance.
Le cyclisme est un sport que l'on suit plus confortablement dans son salon que dans un mobile home au bord de la route, où la captation est hasardeuse. Quelle est la motivation de ces gens ?
Méryl Fortunat-Rossi : C'était notre question de départ : pourquoi ?
Valéry Rosier : Il y a plein de réponses. Revivre des choses qu'ils ont vécues avec leurs propres parents mais aussi la joie de stationner le camping-car dans un endroit extraordinaire, la fierté d'avoir des vacances que les autres n'ont pas… Et surtout, de partager.
MFR : Tous les gens qui sont au bord de la route ne sont pas forcément des ultrafans du Tour de France. Ils aiment l'idée d'être à la montagne et de ne rien faire du tout.
Votre film est en quelque sorte une ode à la lenteur.
MFR : C'est vrai que l'on ne sait plus s'ennuyer. On a quelques secondes devant soi, on se saisit de son smartphone pour essayer de s'égayer. Eux réapprennent à s'ennuyer et c'est important de se mettre en pause. Ça nous ramène aussi dans le monde de l'enfance, de l'insouciance, dans une bulle un peu rassurante.
VR : J'aime bien cette idée d'ode à la lenteur. Je trouve cela hyper important de ralentir dans un monde où tout nous pousse à aller trop vite. Prendre le temps, c'est ce qu'on admire chez eux. C'est une leçon de vie en quelque sorte.
Dans le documentaire, on ressent un conflit de générations. Le jour de la course, les retraités se sentent envahis par des jeunes venus pour la guindaille et qui sont dans le second degré par rapport au Tour de France.
MFR : Il y a peut-être une confusion entre un groupe de jeunes qui viennent sous tente, quelques jours avant la course, et qui sont des mordus de vélo, et un groupe de Parisiens qui débarquent le jour J et qui sont davantage dans la déconne. Avec le premier groupe, au contraire, nos retraités sont bienveillants, ils se revoient quand ils avaient leur âge, ils y voient en quelque sorte un passage de témoin.
VR : Sur le bord de la route, il y a une communauté qui se crée de gens qui ne se seraient jamais rencontrés sans cela. Cela va au-delà de l'âge ou de la classe sociale.
Le cyclisme serait le dernier bastion où un tel brassage est possible ?
VR : Cela reste le dernier sport gratuit.
MFR : Il y a un parallèle entre nos retraités qui ont travaillé dur pour économiser sou après sou pour se payer leur camping-car et les cyclistes qui, quoi qu'il arrive, restent des galériens. Malgré les scandales de dopage, cela reste un sport très difficile. L'effort les rapproche et ils applaudissent les coureurs, du premier au dernier. Je ne suis pas certain qu'il y ait la même admiration pour le footballeur.
Comment avez-vous choisi ces suiveurs-là ?
VR : Nous sommes allés frapper à la porte des camping-cars pour expliquer notre projet. Nous sommes restés avec ceux avec lesquels le courant passait bien.
MFR : Encore une fois, le point commun est l'envie de partager avec l'autre. Quand ils arrêtent le moteur de leur camping-car, ils sont en vacances et leur principal souci, c'est de savoir s'il y aura assez de glaçons pour l'apéro. On ne peut pas aller sur les routes du Tour si l'on n'a pas envie de partager.
D'où la Grand-Messe…
VR : L'être humain a besoin de se retrouver dans des endroits sacrés comme le sont les montagnes. L'effort y est sacralisé. Il y a un besoin de faire communauté dans un monde qui nous isole de plus en plus.
La critique de "La Grand-Messe" est parue dans "Arts Libre" du 8 mai.
