L'élégance délicate de la comédie lyrique
La Monnaie propose un "Falstaff" qui est non seulement drôle, mais également beau.
- Publié le 22-09-2025 à 17h20

La première saison de Christina Scheppelmann comme directrice générale de la Monnaie s'est ouverte dimanche d'idéale façon avec un splendide Falstaff, mais il faut rendre à César ce qui appartient à César : initialement planifié en décembre 2020 et annulé alors pour cause de pandémie, le spectacle, reprise d'une production initialement donnée à Madrid en 2019, fait partie des choix de Peter De Caluwe qui seront encore représentés jusque décembre. Mais qu'importe le flacon (de la paternité) pourvu qu'on ait l'ivresse (du sherry, bien sûr) : le chef-d'œuvre ultime d'un Verdi de 80 ans, une des plus belles comédies du répertoire lyrique, est splendidement servi.
Verdi, et Shakespeare bien sûr. Avec les splendides décors de Barbara de Limburg et les costumes qu'il signe lui-même comme à l'accoutumée, Laurent Pelly renvoie subtilement dos à dos le monde des hommes (l'auberge de la Jarretière a des allures de caberdouche avec sa salle étroite et ses alignements de bouteilles jusqu'au plafond) et celui des femmes, les fameuses joyeuses commères de Windsor avec leurs tailleurs et robes pastel, leurs coiffures fifties, leur canapé massif et leur intérieur d'escaliers entrecroisés en marqueterie. Falstaff, mi-SDF, mi-Gros dégueulasse à la Reiser, est presqu'aussi attachant que sale. Ford est flanqué d'une armée de doubles que Pelly fait bouger avec une maestria millimétrée et, entre les perruques volontairement mal collées est les hauts de vêtements blanchis pour la mascarade du dernier acte (peinture ? farine ? fiente ?), le ridicule est également réparti entre tous les personnages, ou presque. Seuls Fenton et Nannetta, les jeunes amoureux, y échappent. Message d'espoir ?
À la virtuosité de la mise en scène de Pelly répond celle de la direction d'Alain Altinoglu. Précise, incisive, efficace, sa baguette retrouve un orchestre parfaitement en place. Le ton est bien celui de la comédie, mais avec aussi, et ce n'est pas toujours le cas, un souci de la forme et de la beauté du son, une véritable recherche qui aboutit à un résultat jubilatoire, traduit aussi d'ailleurs dans la façon dont le chef et ses musiciens se congratulent à l'issue du spectacle.
De Wagner à Verdi
Reconduit par Christian Scheppelmann et reparti pour un nouveau mandat, le directeur musical de la Monnaie trace ainsi un lien à la fois inattendu mais finalement évident entre le Wagner du Götterdämmerung qu'il avait dirigé en mars et le Verdi de Falstaff qui le ramène à Bruxelles. Une véritable beauté sonore, qui renvoie d'ailleurs à l'esthétique assumée de certaines images de Pelly, qui prend le temps de construire de vrais tableaux, splendidement soulignés par les lumières de Joël Adam.
Reste un plateau vocal de belle tenue sans être pour autant exceptionnel. Sir Simon Keenlyside chante son premier Falstaff, campant un personnage plus attendrissant que véritablement convaincant : le registre central est bien projeté et très clair, et le baryton anglais réussit un véritable lyrisme même si l'on peut rêver d'un grave plus présent et d'une vis comica plus affirmée. Le Belge Lionel Lhote (qu'on aurait pu aussi distribuer dans le rôle-titre) campe un Ford impeccable de netteté et de puissance, tout comme la Quickly somptueuse de la grande contralto italienne Daniela Barcellona. Sally Matthews, fidèle de la Monnaie, propose une Alice Ford affirmée mais pas toujours très précise, mais on sera assurément séduit par le couple formé par Benedetta Torre (Nannetta) et Bogdan Volkov, autre fidèle de la Monnaie (Fenton).
Bruxelles, la Monnaie, jusqu'au 9 octobre ; www.lamonnaie.be. Diffusion sur Musiq3 le 15 novembre à 20h.