"Miserere" : que faire avec le mal ?
Éclatante ouverture des États du Monde, au PBA de Charleroi
- Publié le 02-02-2026 à 08h30

Le Hangar était comble, vendredi, au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, pour le Miserere "de" Jan Disma Zelenka, selon Ingrid von Wantoch Rekowski (voir article du 28 janvier). Car peut-on aborder les États du Monde – titre du festival dont c'était l'ouverture – sans se poser une question centrale, aujourd'hui plus que jamais ? On l'appellera comme on veut, la guerre, la mort, la souffrance, l'injustice, l'exclusion, le mal – car c'est de lui qu'il s'agit – fait partie de la condition humaine. Il revêt chaque jour des formes nouvelles et provoque en retour de nouvelles stratégies de lutte, d'évitement, ou de déni. Et c'est l'effroi suscité par ce mal qui anime le Psaume 51 de David, Miserere, en français : Prends pitié. Et de poursuivre : "Prends pitié de moi, lave-moi de ma faute, purifie-moi". En artiste extralucide, Ingrid von Wantoch Rekowski est tombée en arrêt devant la traduction musicale donnée par Zelenka à cette invocation. Des artistes exceptionnels l'ont rejointe dans sa recherche, le résultat est, en soi, une stupéfiante catharsis. Au sens premier du terme.
Le seau et le mop
L'héroïne ? Une nettoyeuse de surface – la chanteuse et actrice Candy Saulnier -, aux allures nobles, aux gestes rituéliques et obstinés. L'objet de son action ? Extirper la souffrance des sols sur lesquels s'exerce son art. Ses partenaires ? Cinq danseurs et danseuse (chorégraphies jouissives de Serge Aimé Coulibaly), échos des douleurs traquées et bientôt messagers des joies nouvelles. Munie du seau et du mop sacrés, Candy Saulnier passera du statut de grande prêtresse, à celui de passionaria, de madone éplorée, de choriste recueillie ou de danseuse de mambo, avec la même abnégation et la même aura, rappelant son talent singulier, repris et magnifié par le chœur (dansant).
Virtuosité à tous les étages
Comme toujours avec Ingrid von Wantoch Rekowski, ce qui est donné à voir procède autant du mouvement des corps que des arrêts sur image. Avec des tableaux bouleversants calés sur la musique, ici, la bande-son, création à part entière de Sébastien Schmitz, sur base (parfois lointaine) du fameux Miserere de Zelenka. L'essentiel y est : le rythme lancinant, les progressions harmoniques, la trace des voix, des instruments baroques, les bruits du monde, les cris du monde, la compassion (enfin…), la fête. Si le dispositif scénique est minimaliste, les lumières d'Arié Van Egmond sont fouillées et directement associées à l'action. Et comme pour l'ensemble des techniques en jeu ici, l'évidence de la révélation – de l'éblouissement – est le produit d'une extrême virtuosité.
Ce spectacle est à la fois cruel et réconfortant, il empoigne le réel des corps pour convoquer la beauté rassurante, il réveille le souvenir du psaume pour convoquer la conscience, il ne fait aucune impasse (sur le triste bilan du monde), il permet à la poésie de faire son office.
- Spectacle. Où? au Central de la Louvière, au Théâtre de Namur et au KVS à Bruxelles. Infos : luciliacaesar.be. Quand? Jusqu'au 15 février.