Avec Wagner, les Berlinois reviennent sur les terres de Mozart
Opéra. Un "Or du Rhin" organique pour le festival de Pâques créé par Karajan.
- Publié le 30-03-2026 à 13h31
- Mis à jour le 30-03-2026 à 14h42

Nicolas Blanmont,envoyé spécial à Salzbourg
Salzbourg qui pleure et Salzbourg qui rit ? Alors que le grand festival d'été (Salzburger Festspiele) est en crise ouverte et vient même de licencier brutalement son directeur artistique Markus Hinterhauser, le Festival de Pâques (Osterfestpiele), fondé en 1967 par Herbert von Karajan pour pouvoir accueillir dans le même bâtiment le Philharmonique de Berlin, – le Festival d'été étant la chasse gardée du Philharmonique de Vienne – est en fête : après treize ans d'absence, l'orchestre berlinois est de retour cette année. Et comme Karajan l'avait fait il y a près de 60 ans, son successeur Kirill Petrenko a inscrit au menu la tétralogie wagnérienne. L'Or du Rhin ouvrait le bal vendredi.
Ancien manège
À l'opposé du Festival de Bayreuth où la fosse couverte garantit un son global mêlant instruments et voix, la fosse ouverte de la Felsenreitschule permet non seulement de voir le chef et chaque pupitre à l'œuvre mais surtout d'entendre les détails orchestraux. La direction de Petrenko est soignée, précise, équilibrée, même s'il faut attendre la quatrième scène et surtout le final pour que les Berlinois donnent la pleine mesure de leurs déchaînements.
Ancien manège de plein air creusé directement dans le rocher, la Felsenreitschule a été choisie pour cette nouvelle Tétralogie parce que ses parois minérales offrent une dimension organique qui s'accorde parfaitement avec la mise en scène de Kirill Serebrennikov. Le metteur en scène et cinéaste russe y ajoute un décor assez basique, mais singulier, fait d'écoulements de lave figée entre lesquels les solistes circulent sur des plateformes et passerelles posées sur des futs de colonnes, et sans cesse déplacées et réagencées à vue. Dans cet univers sauvage inspiré de l'Islande originale (Wagner s'est basé sur une saga scandinave), dieux, géants et Niebelungen sont des tribus nomades qui luttent pour leur survie autant que pour l'Or – représenté ici comme un iceberg aux allures de diamant brut.
Wotan bédouin
Wotan (débuts dans le rôle du charismatique Christian Gerhaher) est un vieux bédouin qui fait du yoga ; Alberich (formidable Leigh Melrose), un fugitif halluciné au corps couvert de boue dont on suit les errances entre fjords et déserts de pierre et de glace (des vidéos tournées en extérieurs sont projetées sur huit écrans mobiles suspendus au-dessus de la scène) ; Loge (excellent Brenton Ryan), un éblouissant magicien chinois ; et les géants (puissants Le Bu et Patrick Guetti), d'impressionnants sorciers africains. Coup de chapeau aussi à la soprano belge Louise Foor, brillante pour sa première Woglinde (une des filles du Rhin), ainsi qu'à Jasmin White, deuxième lauréate du Concours Reine Elisabeth en 2023, qui campe, ici, une mémorable Erda. Et il y a même le chorégraphe congolais Delavallet Bidiefono et sa troupe qui, entre hip-hop et danses tribales, dynamitent certains passages – notamment les enclumes qui accompagnent les accès au Niebelheim.
Appropriation culturelle ? Plutôt une vision originale qui dit l'universalisme du récit wagnérien. Seuls les mauvais coucheurs pourront faire grief à Serebrennikov de cette proposition très cohérente, forte aussi d'une direction d'acteurs extrêmement précise, fidèle à l'esprit de l'œuvre, d'une réelle puissance esthétique avec ces maquillages étonnants et ces costumes inventifs issus de recyclage, et avec même quelques touches d'humour mais sans jamais tomber dans la dérision facile. On attend déjà La Walkyrie annoncée pour mars 2027 avec les débuts de Lise Davidsen en Brünnhilde.
→ Salzbourg, Felsenreitschule, les 1er et 6 avril ; www.osterfestspiele.at. Également le 10 avril en concert à la Philharmonie de Berlin.