Exprimer les grandes questions, mais aussi le quotidien
Un festival opéra contemporain qui témoigne de la vitalité du genre.
- Publié le 16-03-2026 à 19h01

À chaque retour du printemps, l'opéra d'Amsterdam organise son festival OFF, qui n'a rien ici de parallèle ni d'officieux mais est bien un festival tout à fait établi consacré à l'opéra contemporain, OFF étant l'acronyme de Opera Forward Festival. Parallèlement à cette édition, la maison des bords de l'Amstel accueillait la session de printemps d'Opera Europa, l'organisme regroupant toutes les maisons et festivals lyriques d'Europe, qui a d'ailleurs porté à sa présidence le belge Serge Dorny, directeur général de l'opéra de Munich.
Incendie mystérieux
Comme à chaque fois, le OFF propose plusieurs œuvres nouvelles ou en tout cas récentes. Et comme à chaque fois, on en ressort convaincu de la vitalité du genre (il ne manquait que Timothée Chalamet) mais aussi plein de questions sur ce qu'est exactement un opéra.
L'événement 2026 est la création de Theory of flames, le nouvel opus de Michael van der Aa. Passionné de nouvelles technologies et toujours désireux de repousser les limites du genre lyrique, le Néerlandais n'est pas seulement compositeur, mais aussi librettiste, metteur en scène et en l'occurrence réalisateur d'un film qui s'intègre dans son opéra. L'histoire est celle d'une réalisatrice de cinéma frappée par les similitudes entre le scénario qu'elle a écrit et des faits réels d'incendie mystérieux d'un laboratoire scientifique. Il est question de pouvoir de la science, de voyage dans le temps et de complotisme, à travers une œuvre courte (1 h 35) mais puissante où le spectateur est sans cesse confronté à des frontières : entre musique classique moderne (une partition remarquablement orchestrée, dirigée avec finesse par Elena Schwarz) et musique électronique, entre voix en direct et chant préenregistré, entre personnages en trois dimensions (sur scène) et en deux (dans le film)… Une production spectaculaire mais en même temps attachante, avec d'excellents chanteurs.
De la vie à la mort
Œuvre de la compositrice turque Meriç Artaç, Requiem für Mariza est en fait un requiem opéra, où deux personnages viennent insérer le récit de leur expérience au milieu d'un chœur qui chante les passages clés d'un Requiem traditionnel : Mariza, une femme ordinaire dont on explore les pensées (parfois très contingentes) dans son passage de la vie à la mort et Ra, un dieu qui lui propose la consolation. Orchestre de chambre cette fois, avec la couleur emblématique du erhu chinois, à nouveau dirigé par une cheffe (Sora Elisabeth Lee) et à nouveau très bien chanté (Nina van Essen et Mayan Licht). Brève aussi '(1 h 15), l'œuvre pose une question centrale : la musique chantée suffit-elle à créer l'opéra, ou ne faut-il pas aussi la théâtralité des situations et des textes ? Même interrogation dans The knife of dawn de la compositrice anglaise Hannah Kendall, qui évoque en une heure la figure historique de Martin Carter (1927-1997), poète et activiste de l'indépendance guyanaise, saisi ici en pleine grève de la faim pendant un emprisonnement arbitraire et s'interrogeant sur la façon la plus efficace de résister : écrire ou mourir ? Partition chambriste (un quatuor à cordes dont un des violons est remplacé par une harpe), trois choristes et un baryton (formidable Sakhiwe Mkosana) dans un long et douloureux monologue. Musique émouvante, mais opéra, vraiment ?
Au-delà des différences d'ancrage et d'effectifs, les trois ouvrages ont en commun une écriture musicale résolument tonale, la brièveté, un vrai lyrisme vocal, l'actualité des thématiques traitées mais aussi une attention laissée aux petits à-côtés anecdotiques des personnages centraux : signe, sans doute, d'une époque dont la quête philosophique n'empêche pas un certain nombrilisme.
- Amsterdam, jusqu'au 22 mars ; www.operaballet.nl