Quand Carmen entre dans la danse
Débuts lyriques tardifs pour Wim Vandekeybus.
- Publié le 01-06-2026 à 20h02
Les directeurs d'opéra le savent : pour remplir une salle au mois de juin, quand les soirées se rallongent et que les départs en vacances sont proches, il faut un blockbuster. En Belgique, on a ainsi pris l'habitude de voir Carmen débouler à la veille des vacances : à Liège en juin 2024, à la Monnaie en juin 2025 et maintenant à Anvers, en attendant le Concertgebouw de Bruges, qui se convertira pour l'occasion au lyrique.
Et comme le chorégraphe flamand Wim Vandekeybus n'avait jamais mis en scène d'opéra, l'Opéra flamand, qui est aussi une maison de ballet, lui a confié le célèbre ouvrage, à charge pour lui d'intégrer la dimension chorégraphique dans la représentation lyrique. L'OperaBallet Vlaanderen mérite ainsi pleinement son appellation, mais l'intégration est-elle réussie ?
Avec jusqu'une centaine de personnes en scène, le spectacle est touffu, et parfois même excessivement chargé. Vandekeybus a pu utiliser les danseurs de l'OBV, en a ajouté quelques-uns de sa propre compagnie – Ultima Vez – et même aussi des enfants danseurs qui doublent (très joliment) le chœur d'enfants. Cela fait du monde sur scène, parfois avec des fulgurances splendides (l'arrivée de la quadrille notamment), mais parfois aussi avec des danseurs inutiles, qui ponctuent lourdement ce que le texte et la musique disent déjà ou qui distraient l'attention de l'essentiel.
Mi-yéti, mi-Hulk
On est, comme dans toutes les lectures se voulant déconstruites, loin des cartes postales d'une Espagne riante et baignée de soleil : la première scène se déroule même dans une déprimante obscurité. Mais il y a de belles lumières pour compenser des décors assez rudimentaires – quelques rochers, couleurs anthracite ou sable, qu'on glisse à vue sur des roulettes et parfois tombent avec un bruit de plastic. Pas de soldats, pas de cigarières mais des hommes plutôt en noirs et des femmes plutôt en blanc, des colis de contrebandiers à ne plus savoir qu'en faire et un quarteron de danseurs cachés sous des bures multicolores.
Le plus arrive dès lever de rideau : une espèce de sorcier, mi-yéti, mi-Hulk, dans une danse tribale avec borborygmes et éructations sur fond de bruitages électroniques qui ne sont pas de Bizet. On comprend à la lecture du programme qu'il est apparemment censé représenter le noir destin de Carmen, et en même temps la protéger, mais l'effet est assez grotesque. On aurait toutefois tort de quitter la salle d'emblée, car la suite est plus intéressante, même si l'être – réapparaît périodiquement.
Musicalement, tout Carmen est là, même si les récitatifs (qui ne sont pas de Bizet) ont été raccourcis, et la direction jubilatoire de Keren Kagarlitsky rend parfaitement justice à la célèbre partition, avec un orchestre parfaitement réactif et des chœurs bien préparés. Deux distributions sont proposées en alternance.
Dimanche, c'était la mezzo-soprano brésilienne Josy Santos, présence magnétique, grave velouté et bonne diction française, qui incarnait une Carmen presque idéale. Son José est le ténor sud-coréen Kyungho Kim, voix solaire, projection impressionnante mais avec quelques coups de glotte et une prononciation moins emblématique. Puissance aussi chez sa compatriote Sarah Yang, une Micaëla sans mièvrerie mais manquant parfois de nuances. Et, aussi, deux chanteurs bien connus de ce côté de la frontière linguistique : le baryton croate Leon Košavić, poulain de José Van Dam, qui campe un Escamillo séduisant mais empreint d'autorité, et aussi le ténor liégeois Maxime Melnik, capable une fois encore de donner de l'éclat à un second rôle – ici le Dancaïre.
Anvers, Opéra, jusqu'au 13 juin ; Bruges, Concertgebouw, du 20 au 28 juin ; www.operaballet.be