Le Rideau de Bruxelles retrouve enfin sa "Maison"
Après des années d'errance et des travaux plus longs que prévu, le Rideau de Bruxelles s'installe enfin chez lui. Un lieu très joliment rénové et agrandi. Un théâtre comme une maison, pas un temple. Un lieu chaleureux, convivial, au cœur d'Ixelles.
- Publié le 06-09-2019 à 13h42
- Mis à jour le 06-09-2019 à 18h26

Après des années d'errance et des travaux plus longs que prévu, le Rideau de Bruxelles s'installe enfin chez lui. Un lieu très joliment rénové et agrandi. Un théâtre comme une maison, pas un temple. Un lieu chaleureux, convivial, au cœur d'Ixelles. Le moment est émouvant. Et ce week-end, ce sera la fête. Le vénérable théâtre du Rideau de Bruxelles - créé en 1943 par Claude Etienne - a vécu 13 ans de difficultés et d'errance. Il aurait pu disparaître en route et les voilà, lui et son public fidèle, récompensés en étrennant leur "Maison", à Ixelles, au 7A rue Goffart, près de la porte de Namur et de Matonge.
Vu de la rue, le théâtre ne ressemble pas à un théâtre et ne se voit quasi pas, si ce n'est par un grand panneau placé tout en haut. Ce n'est pas un Palais. La façade doit être encore rafraîchie et une signalétique plus visible sera placée, mais dès qu'on passe le porche on découvre un lieu tout neuf, chaleureux, dédié au théâtre.
Itinérance et conséquences
Le chemin fut long. Depuis sa naissance en 1943, le Rideau était logé au sein du Palais des Beaux-Arts. Mais en 2006, un "accident" lors de la construction de la Cinémathèque nouvelle détruisit en une nuit le Petit Théâtre. Bozar lui offrit une nouvelle salle de 137 places, décevante selon le Rideau, au bout de l'impasse Villa Hermosa, la salle Paul Willems. On passera les détails pour arriver en 2010, quand le Rideau décida de quitter Bozar après y avoir donné 15 000 représentations en 67 ans.
Décision difficile pour Michael Delaunoy, son directeur depuis 2007. Le théâtre partait sans avoir de solution de rechange. Il devenait nomade, itinérant, comptant sur l'accueil d'autres salles pour poursuivre, sans aucune éclipse, sa politique de créations et d'accompagnement des nouvelles écritures théâtrales.
Ce nomadisme ne l'empêcha pas de conserver une bonne partie de son public qui fit preuve d'une remarquable résilience, et lui permit aussi d'accueillir un nouveau public et de nouer des liens avec d'autres théâtres, liens qui lui seront encore utiles.
Labyrinthique
En 2010, beaucoup s'activèrent pour aider le Rideau. On évoqua 80 pistes avant de dénicher en 2012 "la" solution : l'XL Théâtre, petit certes mais prometteur (adieu l'idée d'une grande salle de 400 places), rue Goffart.
La commune d'Ixelles contribua largement à en faire le lieu actuel, beau, familial, bien implanté dans son quartier.
Après un concours, le Rideau a choisi le bureau Ouest Architecture des architectes Stéphane Damsin et Jan Haerens. Ils ont déjà réalisé les nouveaux Ateliers Claus à Saint-Gilles et viennent d'être choisis pour rénover le théâtre Jean Vilar à Louvain-la-Neuve.
La tâche était délicate car l'implantation de ce petit théâtre en plein tissu urbain, dense, à deux pas de la porte de Namur, était difficile. Une maison particulière, donnant sur la rue, est imbriquée dans la superficie de 1000 m² au total. La commune a fait cadeau d'une petite maison supplémentaire qui jouxte le théâtre et permet à celui-ci de s'étendre. Mais tout restait labyrinthique et avec des niveaux de sols variables.
L'idée principale fut d'utiliser le patio ouvert, typique des îlots bruxellois, pour en faire le pivot du lieu, le repère dans la circulation. Il est devenu un cube en verre faisant entrer la lumière dans toutes les parties du théâtre, y compris la salle de spectacle (qu'on peut occulter par des volets). Cube fermé, il permet aussi de préserver la quiétude du voisinage. Partout dans le théâtre, les architectes ont réussi à faire pénétrer la lumière naturelle.
Salle de 155 places
Sur la gauche du porche où il entre, le public trouve la salle ancienne mais refaite, débarrassée de son estrade, ayant gagné 1,40 m en hauteur, avec une jauge passée de 127 à 155 places et des gradins mieux conçus. À l'arrière, dans la petite maison jointe, les locaux techniques.
De l'autre côté, au bout du patio, on découvre un grand bar d'accueil avec une ouverture au plafond pour la lumière zénithale. Côté façade, l'espace-salon destiné aux ateliers pédagogiques, mais aussi aux lectures, rencontres pré-spectacles, activités de jour.
Les travaux ont coûté 1,1 million, subsidiés partiellement par la Communauté française mais avec 500 000 euros via un emprunt du Rideau, contracté sur 27 ans. La commune leur a accordé un bail emphytéotique jusqu'en 2044.
Le Rideau a veillé à l'écologie en recyclant dans sa salle des sièges venus du Bottelarij à Molenbeek, des gradins de l'ancienne salle Paul Willems et un grill technique hérité du Pathé Palace ! Les architectes ont aussi veillé à conserver les traces historiques du bâtiment - une ancienne charbonnerie.
Le Rideau avait déjà joué trois ans dans cette salle non rénovée. Il y rentre aujourd'hui et son avenir est désormais clair. Il a sa "Maison", son contrat-programme de 1,63 million par an, soit moins qu'espéré (il demandait 1,94 million) mais un peu plus que le précédent contrat-programme. Son directeur Michael Delaunoy, après avoir mené durant 13 ans cette saga, avec succès, ne renouvellera pas son mandat fin 2020 et un appel à candidature sera lancé cet hiver pour sa succession.
- Où & quand : Les 7 et 8 septembre, dès 14 h, le Rideau pend la crémaillère de sa "maison de théâtre" rénovée de fond en comble : 7a rue Goffart, 1050 Ixelles - www.rideaudebruxelles.be
- Quoi : Samedi, accueil, flash mob, tour du propriétaire, atelier de chant, Thinker's Corner, concert de rumba congolaise par Barly Baruti… Dimanche, Bon débarras ! (pour tous dès 8 ans), visite, goûter, ateliers artistiques pour enfants.
- À noter : Le Rideau de Bruxelles sera aussi à visiter les 14 et 15 septembre, dans le cadre des Journées du patrimoine.

Une scène et une saison à l'écoute des écritures d'ici et d'aujourd'hui
La saison 19-20, au Rideau de Bruxelles, est celle d'un tournant d'envergure, avec cette institution historique sise enfin dans des murs neufs. Celle aussi d'une continuité têtue, car l'esprit du lieu – création, recherche, réflexion – a survécu aux années de transhumance, voire en sort renforcé.
Piloté pour une année encore par Michael Delaunoy (qui établira également la saison 20-21), le Rideau – une fois la crémaillère pendue – entre en matière dès le 14 septembre avec la 3e édition du RRRR Festival, soit "8 jours pour fêter les nouvelles écritures".
Présentés en partenariat avec le Poche/GNV, quatre spectacles, déployés dans une même scénographie, donnent la parole à ceux qu'on n'entend guère : ode à la montagne d'un alpiniste (Les Voies sauvages), cri de rage d'un travailleur (Krach), mélancolie d'un sans-papier (Votre regard), poème d'un enfant est-allemand (Erratiques). En parallèle sont proposés des lectures (où découvrir le fruit du travail de Nerina Cocchi, Réhab Mehal et Emma Pourcheron, lauréates de la Bourse Claude Étienne 18-19), des rencontres, un atelier d'écriture. De quoi se frotter au dynamisme des plumes qui inventent le théâtre actuel.
Le goût du risque
L'écriture et l'attention soutenue aux auteurs de la Fédération Wallonie-Bruxelles : un fil rouge dans l'action et les missions du Rideau, théâtre de création qui, souligne son directeur Michael Delaunoy, "s'intéresse non seulement au résultat mais au processus, avec le risque que cela suppose".
Plume d'ici et d'aujourd'hui entre toutes, Céline Delbecq (artiste associée) a empoigné le sujet si prégnant des féminicides pour composer et mettre en scène Cinglée (10-26/10 + tournée). "Qu'est-ce qui nous définit en tant que sujets humains devant le crime ?" La thématique soulevée par cette création fera, comme d'autres, l'objet d'un "Débat du bout du bar", et s'inscrit dans la sphère de médiation tous publics que cultive le Rideau.
Autre création, au féminin encore, Celle que vous croyez, d'après le roman de Camille Laurens, est mis en scène et adapté par Jessica Gazon, avec entre autres Valérie Bauchau. "Une matière à mettre en 'je.u', tel un kaléidoscope, invitant le public/pisteur à recomposer son propre puzzle" (14/1-1/2).
Violette Léonard et Paul Decleire (La Berlue) explorent les vertiges et les gouffres de l'adolescence dans Saule, pieds nus dans les aiguilles (20/3-3/4, dès 13 ans). Complice de longue date du Rideau, Pascal Crochet a reçu une carte blanche dont naîtra Préparatifs, spectacle "qui aurait la forme d'un journal d'écrivain" (21/4-9/5).
On découvrira en outre, accueilli au Marni, Ventre de Steve Gagnon mis en scène par Vincent Goethals (10-21/3).
Belles reprises
Délicate exploration du théâtre et de son vecteur, Intérieur voix de et par Delphine Salkin retrouve, cinq ans après, le lieu de sa création, à présent remis à neuf (3-14/12).
Nomade, le Rideau a tissé des liens solides avec d'autres théâtres. Les Martyrs accueillent à nouveau Oh les beaux jours, version subtile et lumineuse du classique de Beckett (7-17/1)
Quant à Lorent Wanson et son Théâtre Épique, ils reviennent avec la formidable fresque de Lehman Trilogy (11-29/2).