Ça y est : ma première faillite
Je suis un homme de droite. Je viens de déclarer la faillite de mon entreprise agricole à cause du changement climatique. Vu l'instabilité grandissante des productions agricoles, comme d'autres entrepreneurs, je ne vois pas comment on va manger d'ici 10 ans. J'ai rencontré beaucoup de gens de métiers, dans la production et la transformation. Notre modèle doit changer et je propose 8 pistes pour s'adapter plutôt que subir.
- Publié le 27-07-2024 à 07h03
- Mis à jour le 01-08-2024 à 10h10

Une carte blanche de Jean-Pol Boone, entrepreneur dans l'innovation et la durabilité & administrateur indépendant
Je suis un homme de droite. Du centre-droit. Et je viens de la tech.
Il y a presque 5 ans, j'ai cofondé une entreprise dans l'agriculture "régénérative". Non pas pour sauver le monde ou la planète, je n'en ai pas la prétention, mais par opportunisme entrepreneurial. Je ne souhaite pas non plus combattre un système capitaliste. Je ne suis donc pas dans la religion écologique ni l'activisme.
Mon associé et moi-même avons été inspirés par Jean-Martin Fortier, célèbre au Canada. Le but ? Produire 100 000 € de revenu par hectare net. Chaque année, nous avons grandi, jusqu'à atteindre l'équilibre en 2023. Et pourtant, nous avons déclaré la faillite il y a 2 semaines. Pourquoi ?
Le changement climatique, ce n'est pas irréel. Nous avons vécu les inondations de 2021 à Spa, les sécheresses, les écarts de température extrêmes sur 24h (parfois jusqu'à 15 degrés en 24h)… et nous n'en sommes qu'au début. Tous ces chocs ont des conséquences : limaces, maladies des plants, retards de production (et donc de rotation de cultures qui nous empêchent de générer des revenus). Quasiment chaque année, nous vivons des chocs, là où c'était tous les 5 ans dans le passé. Et il est impossible de tout anticiper, d'autant que ce n'est que le début. Et on ne parle pas encore des vents qui vont s'intensifier et qui vont jouer un rôle majeur à terme.
Je pensais que, comme dans les films américains, il existait toujours une solution : le fameux happy end qui rassure et qui fait que l'on se sente bien à nouveau. Je pensais que je devais encore apprendre, comprendre, pour résoudre. Entre la tech, la low-tech, voire la no tech.
Pendant des années, j'ai rencontré des gens de métiers, principalement dans la production et la transformation. Les deux secteurs n'ont rien en commun : ils sont déconnectés l'un de l'autre. La transformation n'a que trop peu conscience de ce qui se passe sur le terrain. Plus on se rapproche de la production, plus le constat est fort : ils ne voient pas comment on va manger d'ici 10 ans. Je pensais être pessimiste, mais visiblement je ne suis pas le fou de service. Encore hier, je vois la société HAK, gros industriel néerlandais, annoncer des pénuries. Non pas de manière passagère, mais annoncer l'instabilité de ses productions de manière permanente. Je ne suis donc pas fou, définitivement.
Ça, c'est le monde du vivant. Et puis je reviens dans l'autre monde : celui de l'économie de service, de la dématérialisation, celle en vogue et qui gagne bien sa vie. Celle qui pense que la sécurité est d'avoir de l'argent sur son compte et qui pense que les étals dans les supermarchés ne seront jamais vides. Ceux qui vivent dans l'illusion de l'abondance.
Je vis entre ces deux mondes. Entre la vision de ces producteurs qui sont confrontés à ces chocs climatiques, et la vision de l'économie de services qui est bien loin de ce qui se passe du côté primaire de la pyramide de Maslow.
Est-ce que je le vis mal ? Non. La faillite que j'ai vécue était la solution. Il fallait sortir de la financiarisation. Je ne voyais pas comment nous en sortir avec de la dette constante à rembourser. Mon associé va très bien s'en sortir car il est électricien et moi je suis issu de l'économie de service et donc je vais rapidement récupérer ce que j'ai perdu en argent. À titre individuel, nous disposons aujourd'hui d'un terrain magnifique, acheté à bon prix, riche en matière organique, des étangs, et un verger que nous venions de planter et assez de surface pour nourrir, au besoin, une centaine de familles dans les environs. Je me sens donc en relative sécurité.
Pourquoi en parler alors ? Pour la gloire ? Un sauveur ? Non, pour faire entendre qu'un homme de droite, utilisant les règles de l'économie actuelle, incluant le financement, n'y arrive pas et n'y voit aucune solution dans le modèle actuel. Le modèle doit changer pour éviter une situation extrême endéans les 10 ans.
Concrètement ?
1. Ticket modérateur : comme dans la santé, que les producteurs puissent avoir accès à l'économie de service (comptables, secrétariats sociaux, avocats, experts, notaires, etc.), mais à un prix acceptable. Fin des subsides pour lesquels on doit faire appel à des consultants agréés bien chers, sous contrôle d'une administration lente et coûteuse, pour redonner la liberté de choisir son conseiller à un prix abordable, comme un patient choisit son médecin.
2. Une assurance climatique : répartir les aléas dans les différentes filières. Éviter le yoyo entre les années et lisser les revenus afin de pouvoir garantir une certaine stabilité dans les revenus, et donc dans les remboursements des crédits des producteurs endettés.
3. D'utiliser la technologie et l'intelligence artificielle pour être plus efficient : éviter l'inflation administrative pour tout et qui tue aussi les producteurs. Il est aujourd'hui possible d'identifier des parcelles à quelques centimètres près grâce à des images satellites, d'identifier des entreprises spécifiques sur la base de mots-clés pour les soutenir. Un gain d'efficience est possible.
4. Ne pas croire que la technologie est la réponse au problème : j'ai cherché longtemps, et chaque solution amène un nouveau problème. Des containers dans lesquels on cultive des légumes sous LED sont un leurre. D'ailleurs, la majorité des sociétés qui ont essayé sont… en faillite.
5. Accepter la mort et anticiper la reconversion de secteurs : quand je vois que certaines entreprises vivent grâce au renfort de l'argent public alors qu'elles n'ont aucune utilité en économie de guerre, ça n'a pas de sens. Au niveau actuel de la dette, l'argent public doit être mobilisé en priorité au soutien long terme des secteurs qui ne s'en sortent pas dans le modèle économique actuel trop court-termiste et qui sont pourtant essentiels et qui garantissent une certaine paix sociale.
6. Rendre attractif et rentable le métier de producteur : il faut absolument professionnaliser le métier de producteur grâce à des entrepreneurs de qualité. Non pas par des bénévoles ou des gens issus de l'associatif, mais soutenu par des entrepreneurs opportunistes qui, tout en dégageant de l'argent et du bénéfice, peuvent jouer un rôle essentiel : assurer que nous puissions manger dans 10 ans. Et si l'entrepreneur veut vendre pour récolter le fruit de son travail : un droit de préemption de l'État pour éviter la perte de contrôle de notre sécurité par des capitaux qui ne sont pas en lien avec l'approche avec celle-ci.
7. Prendre de la hauteur et avoir une vision à long terme : inviter des gens de métiers, indépendants (et non des lobbys) à participer à une vision à 20 ans. En y incluant les partis politiques de toute couleur à signer une charte à 20 ans sur la production alimentaire. Que pendant 20 ans, il ne soit pas question de dévier de cette vision, quoi qu'il arrive. Ce serait une première. À mon sens, il faut essayer de passer au-delà des querelles d'ego, afin que le service public se rende au service du public.
8. Nous ne voulions pas être labellisés "bio", car nous ne voulions pas payer pour prouver que l'on travaille bien. Une taxe supplémentaire pour les producteurs qu'il faut supprimer.
En résumé, le but est de diminuer les taxes, alléger l'administratif, et susciter les vocations d'entrepreneurs. Voir dans la transition une opportunité. S'adapter plutôt que subir.
Pourquoi faire tout ça ?
Nous ne sommes qu'au début d'une ère compliquée. Au niveau de la production alimentaire à cause du changement climatique. Ce changement est aussi baigné dans un contexte extrême : volatilité des prix de l'énergie (et donc du transport des fruits et légumes), une polarisation des sociétés induisant un repli identitaire alors que nous sommes importateurs (notamment des engrais). Ce contexte nécessite une vision longue et déterminée, fédératrice, peu importe que l'on soit de gauche ou de droite.
Étant un homme de droite, et en rien un marxiste, je suis et reste convaincu que l'État doit jouer un rôle essentiel de soutien sur le long terme, loin des spéculations à court terme.
L'adaptation du modèle passera non pas par des agriculteurs de masse qui deviendront de plus en plus fragiles, mais par une masse d'agriculteurs. Ou a minima, laisser coexister les deux modèles afin de gérer un risque, celui qu'un jour nous vivions une situation extrême au niveau social et politique.

