Prohibition du cannabis: stop ou encore?

Pourquoi le cannabis est-il prohibé alors que le sucre sature nos aliments causant de nombreuses maladies et que l'alcool est largement toléré ? Il faut déconstruire les idées reçues concernant la consommation du cannabis.

cannabis
cannabis ©Belga / montage Raphaël Batista

Une chronique "J''assume" de Claude Bottamedi, sociologue, auteur, ancien chef de corps de zone de police

Lorsque l'on participe à un débat sur la question de la prohibition du cannabis, on a l'impression d'enfoncer des portes ouvertes. Et pourtant, il apparaît rapidement qu'elles sont à peine entrebâillées… Faisons le point.

Évidemment, personne ne niera les risques liés à l'usage du produit et, notamment, à différents degrés : des troubles neurologiques (somnolence,…) et cognitifs (mémoire altérée,…), de l'anxiété, des perturbations hormonales, des problèmes cardio-vasculaires, des complications respiratoires, etc.

Faut-il légaliser le cannabis comme en Allemagne ?

Mais l'on ne peut s'empêcher de penser que derrière l'interdit se cachent des questions idéologiques. Après tout, la santé publique est une matière hautement politique et de multiples raisons font que l'on met tel sujet plutôt que tel autre à l'agenda. Pourquoi le cannabis est-il prohibé alors que le sucre sature nos aliments causant de nombreuses maladies et que l'alcool est largement toléré ? D'ailleurs, dans une approche multidisciplinaire, Nutt et alii. (1) ont montré que l'alcool se range dans la catégorie des drogues les plus dangereuses, avec l'héroïne et la cocaïne, alors que le tabac se situe quant à lui à des niveaux intermédiaires, et le cannabis fait partie des drogues les moins dangereuses… Cette recherche nous éloigne des représentations habituelles influencées par la législation pénale voulant que "si c'est interdit, c'est que c'est plus dangereux".

La théorie de l'escalade est fausse

Rappelons que des lieux communs entourent ce produit et il convient de les déconstruire. Ainsi :

- Un usage irrégulier du cannabis n'entraîne pas de conséquences majeures sauf sur certains groupes plus exposés (les jeunes). En réalité, c'est le profil du consommateur, les modalités des usages et le contexte qui rendent une drogue plus ou moins dangereuse et/ou dommageable ;

- La théorie de l'escalade est fausse en ce sens que sa consommation n'entraîne pas inéluctablement la consommation d'autres produits. Ce statut inapproprié de "porte d'entrée" s'explique plus rigoureusement par une propension individuelle à consommer des drogues (théorie du Common liability model) ;

- La prohibition ne fait pas baisser le niveau de consommation ;

- Les expériences de légalisation ou de réglementation du cannabis n'ont pas entraîné une augmentation conséquente de sa consommation et, même, pour certains groupes, une légère diminution, etc.

Effets pervers de la prohibition

Par contre, on oublie souvent que la prohibition crée son lot d'effets pervers. Rappelons qu'un usager de drogues sur deux consomme du cannabis et que la moitié des détenus sont enfermés pour des faits liés à la drogue – or, la prison nuit gravement à la santé ! De nombreux acteurs du système d'administration de la justice pénale sont donc accaparés par ce trafic alors qu'ils pourraient plus utilement s'intéresser à la TEH, voire à la délinquance financière.

"Pour mettre fin à la guerre aux drogues, il faut commencer par légaliser le cannabis"

Comme le rappellent les plus élémentaires lois économiques, l'interdit influence le prix de vente à la hausse. Et bien évidemment, cela encourage les trafics et enrichit les "dealers", laissant à l'État les coûts sanitaires de la consommation et ceux de la prohibition. Et pour accroître leur marge bénéficiaire, les trafiquants n'hésitent pas à couper le cannabis avec différents produits, augmentant ainsi sa nocivité.

Enfin, la prohibition entrave la mise en place de politiques adéquates en matière de prévention et de réduction des risques.

En résumé, il ne s'agit pas de réfuter les effets nocifs du cannabis et moins encore d'encourager sa consommation. Mais la prohibition ayant démontré son inefficacité et ayant produit d'importants dégâts collatéraux, n'est-il pas enfin temps d'envisager une réglementation du produit qui permettrait de gérer cette question plutôt que de la subir ?

⇒ (1) Nutt et alii. (2010, Drug harms in the UK : a multicriteria analysis, in The Lancet, sur : https://www.thelancet.com/journals/lancet/article/PIIS0140-6736 (10) 61462-6/abstract

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