Elisabeth Degryse : "La solidarité, cela s'apprend très tôt"

- Publié le 05-07-2020 à 08h02
- Mis à jour le 26-07-2020 à 08h54

Série. Cet été, chaque samedi, nous dressons une série de portraits de personnalités qui se distinguent dans le domaine dans lequel elles sont engagées. Cette semaine, c'est Elisabeth Degryse, vice-présidente de l'Alliance nationale des Mutualités chrétiennes (ANMC), qui ouvre le bal.
Au dernier étage d'Aéropolis, siège de l'Alliance nationale des Mutualités chrétiennes (ANMC) et du Mouvement Ouvrier Chrétien (Moc) tout est calme et sobriété. Le télétravail a vidé les lieux de ses occupants. D'ordinaire, c'est une ruche. La plupart des abeilles travaillent chez elles. Les membres de la direction sont présents pour participer aux réunions du jour. Ça discute, à voix feutrée, en français, en néerlandais. Car l'Alliance des Mutualités chrétiennes est et veut rester nationale. Une force, un esprit, une vision.
Elisabeth Degryse est, depuis le 1er juillet, la vice-présidente de l'Alliance, présidée par Luc Van Gorp. Première femme, jeune (39 ans), à occuper ce poste de pouvoir, elle succède à Jean Hermesse. Pas facile de prendre la place de cette conscience, cette référence belge et internationale qui jongle avec les mécanismes de la Sécurité sociale depuis 40 ans. D'autant que les temps sont durs pour les institutions et les corps intermédiaires, y compris pour les mutualités dont le rôle, la puissance voire l'opacité sont critiqués par certains "dégagistes".
Le regard clair, assuré, franc, mains posées sur la table, Elisabeth Degryse ne sous-estime pas le défi qu'elle va relever. Mais s'y sent prête. "Prendre une telle succession à un tel moment, de surcroît au sortir de la crise du coronavirus, c'est un véritable enjeu. Mais je suis bien préparée, la transition se fait dans la continuité depuis le mois d'octobre. Il faut non seulement gérer mais aussi se projeter. J'aime cela. La 'mutu'est en pleine mutation : elle s'est lancée depuis quelques années dans un plan de réorganisation afin de jouer mieux encore son rôle de partenaire dans le secteur de la santé".
Le décor est posé. On sent une certaine impatience, presque une gourmandise à croquer cette vie professionnelle pour laquelle Elisabeth Degryse semble avoir été programmée… depuis toujours.
Le sens de l'engagement
Elle a grandi dans une famille bruxelloise. Un père enseignant puis engagé en politique au sein de la Démocratie chrétienne ; une mère puéricultrice puis directrice de crèche. Aînée d'une fratrie de cinq enfants (quatre filles, un garçon), elle développe, très tôt un caractère bien trempé. "J'étais une enfant assez décidée, j'ai toujours su ce que je voulais. Je n'étais pas hyperscolaire mais j'ai réussi correctement. Je me suis très vite engagée dans les mouvements de jeunesse. J'ai fait du solfège, du violon, du basket."
Dans cette grande famille, elle est biberonnée aux valeurs humanistes. "Mes parents nous ont appris que chaque personne se vaut, peu importe son parcours, son métier, ses origines, ses études. Chacun a sa valeur, il faut juste la trouver chez les personnes que l'on rencontre. Le travail est aussi une valeur importante transmise par nos parents : il faut s'engager, aller au bout des choses".
Une vie à 150 %
Après des humanités à l'Institut Saint-André, à Ixelles, elle choisit des candidatures en histoire puis une licence en sciences politiques. Au terme de ses études universitaires, elle s'engage comme volontaire dans une ONG en Inde. Elle y rencontre Madeleine de Blic, qui a consacré toute sa vie à des projets de lutte contre la pauvreté en Inde, à Pondichéry. Un modèle, une femme admirable qui reste dans les pensées d'Elisabeth Degryse, notamment quand son quotidien est difficile.
À son retour d'Inde, elle est embauchée à la Ville de Bruxelles au service de l'échevinat de la propreté. Elle choisit ensuite de rejoindre Denis Grimberghs, député PSC au Parlement bruxellois. Le parti (devenu CDH) lui propose d'organiser la campagne électorale de juin 2009. Son talent est remarqué par Joëlle Milquet qui, nommée vice-Première ministre, l'engage en tant que cheffe de cabinet adjointe. Elle y travaille à 150 %. Joëlle Milquet ? "Une femme brillantissime qui porte une vraie vision de la société. Elle m'a appris l'exigence vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soi-même".
Courte pause durant cette vie de folie. Deux premiers enfants. Elisabeth Degryse s'investit alors à la Mutualité chrétienne. Tout va très vite. Directrice adjointe des structures qui gèrent les assurances complémentaires et facultatives, elle prend la direction de la mutualité Saint-Michel (Bruxelles) fin 2013. Début 2015, elle revient à l'Alliance au poste de secrétaire nationale pour succéder à Alda Greoli, nommée cheffe de cabinet de Maxime Prévot, vice-président du gouvernement wallon. Et en 2019, elle est choisie pour occuper, dès le 1er juillet 2020, la vice-présidence de l'Alliance des mutualités chrétiennes.
Entre-temps, deux autres enfants ont agrandi la famille. "C'est grâce à mon mari que je parviens à bien concilier vie professionnelle et vie familiale. Je pourrais élever une statue pour lui dans notre jardin. Il a choisi de travailler à 4/5etemps. Il m'a toujours encouragée dans mes choix professionnels en me disant : tant que tu t'amuses et que cela te convient, vas-y, je serai là !"
"Mais évidemment, complète Elisabeth Degryse, j'essaye d'être auprès de nos enfants un maximum de temps. C'est grâce à ma famille, mon mari, mes enfants que je me construis. C'est essentiel. Je pourrais faire n'importe quoi dans la vie, pourvu que mes enfants aillent bien. C'est auprès d'eux que je me ressource."
La mutualité est une vieille dame
Car à la "mutu", le boulot ne manque pas. Ses confrères et collègues le confirment : sa force, c'est sa vision politique, sa stratégie, les interactions qu'elle veut construire et le nouveau rapport qu'elle veut établir avec les membres de la mutualité, qui ne sont pas que des clients, mais des membres à part entière d'un Mouvement avec un grand "M". "Pour tout une série de gens, la mutualité est la boîte aux lettres dans laquelle ils glissent l'attestation de soins qui leur permet de récupérer des sous quand ils sont allés chez le médecin. Mais c'est bien plus que cela. Nous voulons redynamiser les centres mutualistes de santé, très vivants dans certaines régions et aller à la rencontre de nos membres. Nous voulons les informer, mais aussi solliciter leur avis, leur permettre de nous interpeller sur des questions de société. C'est l'enjeu de la démocratie participative au sein de notre organisation."
Cette démarche, à écouter Elisabeth Degryse, ne vit pas assez : "La mutualité est une vieille dame. Il faut la remettre au goût du jour. Nous devons nous habituer à travailler autrement, il faut nous renouveler, renouveler l'engagement de nos membres dans un monde où tout va très vite."
D'où la volonté de construire un mouvement que les citoyens choisiraient, non seulement pour sa proximité, la qualité de ses services informatiques mais aussi pour sa vision de la société. "Les gens ne savent plus à quoi correspond une cotisation ONSS sur leur fiche de paie, ne savent plus ce qu'est la Sécurité sociale et ont peut-être même le sentiment qu'ils n'en ont jamais profité. Il faut réhabiliter cet enjeu-là, souligner l'importance de la solidarité".
Le mot "chrétien" est important
Ce mot "solidarité" revient sans cesse dans la bouche d'Elisabeth Degryse, comme un mantra, un étendard. "Oui, je suis très attachée à la solidarité, à l'équité, à la justice, fiscale notamment. La solidarité, cela s'apprend tôt dans la vie". Les deux mots comptent : "mutualité" et "chrétienne" : "Oui, ce nom est important pour moi, même s'il m'arrive d'être en questionnement. La foi, elle-même est une question. Mon mari est d'une autre religion. Ensemble, nous avons choisi des valeurs communes avec nos quatre enfants dans l'ouverture la plus complète. Dans ma vie professionnelle, la chrétienté, c'est vivre de valeurs."
Sa volonté, aussi, est d'être au plus près des personnes précarisées, notamment de celles qui ont disparu des radars pendant cette crise du Covid. "Ce qui nous inquiète, c'est la crise sociale qui arrive. Ce sont les personnes qui vont perdre leur emploi, ce sont les conditions de vie qui vont se dégrader. Quand les gens doivent faire des choix, ce sont souvent aux soins de santé qu'ils renoncent. Certaines personnes ont eu le sentiment que ces derniers mois étaient une parenthèse magnifique. Mais certaines familles, vivant dans de petits appartements, ont le sentiment d'avoir été abandonnées à leur propre sort". Et cette crise sanitaire l'a fait sortir de ses gonds. Dans un édito, paru dans le bimensuel En marche, elle s'est inquiétée des enfants, ces oubliés du confinement. "Quelles sont les valeurs qui nous ont guidés pendant cette crise ? Est-ce l'humain, l'économie, la santé ?"
Le travail manuel pour se changer les idées
Les choses vont-elles changer, après ? "Je suis une idéaliste, sans doute un peu naïve. Beaucoup de collègues m'assurent qu'ils ne reprendront pas leur vie d'avant, qu'ils veulent changer leur mobilité, garder un rythme plus zen, manger le soir en famille. Moi aussi, j'y pense. Le jour où je ne me sentirai pas bien, plutôt que de prendre un paracétamol et de venir au bureau, je choisirai peut-être de participer à la réunion depuis la maison".
Une maison où elle aime aussi jardiner, cuisiner et coudre. "Le travail manuel me change les idées. Ainsi que la lecture. Pas pour moi. Quand je lis, je m'endors. Mais j'adore lire des livres à mes enfants."
Et après ? Quelle sera la prochaine étape dans sa vie professionnelle ? On sent, en discutant avec elle, sa passion pour la politique, pour la chose publique. "Oui, je suis passionnée par l'intérêt commun, le bien commun. Je suis parfois atterrée par le niveau du débat politique, je trouve qu'il n'y a plus vraiment d'hommes et de femmes d'État. Je vois beaucoup de politiciens, localistes, régionalistes, ou en proie à des lobbys…" De là à faire le saut, un jour ? "Je ne suis pas certaine d'avoir envie un jour de passer dans ce monde-là".
Car elle a encore beaucoup de choses à donner et à transformer à son monde d'aujourd'hui, la mutualité. L'important, dit-elle, est d'être en accord avec sa conscience. "Il faut savoir où l'on va, essayer de vivre chaque jour comme si c'était le dernier. Parce que les malheurs, cela n'arrive pas qu'aux autres. Ce qui est important, dans la vie, c'est le dialogue. C'est dire les choses, c'est crever l'abcès, parfois. Et rire. Profiter de la vie, partager. Et ne pas se prendre la tête".
Une belle philosophie.
La semaine prochaine, retrouvez le portrait de Caroline Désir (PS), ministre de l'Éducation en Fédération Wallonie-Bruxelles.