Julie Morelle : "Un JT ce n'est pas du show, il faut créer une confiance, une complicité"
Cet été, chaque samedi, nous dressons une série de portraits de personnalités qui se distinguent dans le domaine dans lequel elles sont engagées. Cette semaine, c'est au tour de Julie Morelle (4/7), journaliste, présentatrice du JT, le week-end, à la RTBF.

- Publié le 24-07-2020 à 14h06
- Mis à jour le 31-05-2021 à 11h43

Elle n'a pas remarqué, en entrant dans les bureaux de La Libre, l'onde suscitée par sa venue. Dans les salles de réunion, aux portes vitrées, les participants ont levé la tête et l'ont regardée traverser le hall. Puis sortir pour la séance photo et entrer à nouveau. Elle ne marche pas comme une star de la télé, mais son pas, simple et décidé, son attitude, souriante et ouverte, ne laissent pas indifférent. Il y a des personnes, comme cela, dont le passage laisse des effluves agréables. Une permanence dans l'air que l'on voudrait voir se prolonger. C'est un visage qui retient le regard, un visage familier qui s'invite un week-end sur deux dans nos salons pour y présenter le Journal télévisé. Son style est personnel, il allie clarté, rigueur et élégance. Qu'elle doive annoncer le dramatique accident de car de Sierre dans lequel périrent 28 personnes dont 22 enfants. Qu'elle tienne l'écran pendant plus d'une heure, plusieurs jours d'affilée au début de la crise sanitaire du coronavirus. Ou que l'actualité soit plus festive, elle trouve toujours le ton juste. Elle est professionnelle jusqu'au bout des ongles. Ce n'est pas facile d'intéresser les gens au désastre humanitaire en Syrie, à la déforestation galopante en Amazonie et d'évoquer, sans transition, un gouvernement fantôme ici, un fait divers là-bas. Elle réussit pourtant à faire de son JT une histoire qui se tient, un condensé de la vie des hommes et des femmes qui cherchent un sens à leur vie. Chercher du sens à tout ce qu'elle fait, dans la vie, à la télévision, en famille, c'est, pourrait-on dire, l'obsession de Julie Morelle. Fidèle à la RTBF, elle aurait sa place sur une chaîne française. Mais elle est profondément attachée au service public, à sa "maison", la RTBF. Mais qui est-elle, qui se cache derrière ce sourire ?
"J'ai grandi dans la région d'Andenne dans une famille heureuse, stable, épanouissante. Mon père a travaillé dans le milieu bancaire, ma maman est commerçante. J'ai un frère, actif dans l'informatique. Mes parents ont souvent changé de vie et n'ont jamais hésité à se remettre en question. Après Andenne, j'ai terminé mes études à Namur".
Le théâtre pour soigner la timidité
Julie Morelle se décrit assez timide, pendant des années. "Je me suis soignée en faisant du théâtre, des déclamations. J'étais une petite curieuse, désireuse d'essayer beaucoup de choses et de ne pas faire comme les autres. Je n'aime pas les voies toutes tracées. J'ai vécu dans un milieu assez conformiste, un peu bourgeois, que je n'ai pas rejeté. Mon parcours ne s'est pas fait dans la rébellion, mais j'aimais emprunter des chemins de traverse. Je suis allée deux ans en internat, pour faire la grande. On faisait les folles…"
Elle est marquée par ses cours de théâtre, de diction. "Cela m'a permis de sortir de ma petite bulle de réserve, d'oser m'affirmer, un peu. Je choisissais des textes un peu provocants, des rôles de méchante. Cela m'a aidé à me construire. Bernadette Riga, notre professeur à l'académie de Huy Andenne, m'a beaucoup marquée. Elle nous donnait une place importante, nous laissait libre de choisir des textes, nous aidait à comprendre".
Que faire ensuite ? Elle a adoré l'école, l'orthographe, la lecture, le français, les dictées. Elle a fait "math 9", s'imaginait dans les affaires ou l'économie. "J'aimais aussi l'anthropologie, l'histoire, le droit, les sciences économiques ou politiques. Comment j'avais envie faire tant de choses, j'en suis arrivée à la conclusion que le journalisme pouvait me permettre d'être en contact avec beaucoup de choses".
Déjà, l'envie de voyager s'accroche en elle. "Après mes humanités, je suis partie en Afrique du Sud dans le cadre d'un échange. Je n'avais pas envie de faire comme tout le monde, d'aller aux États-Unis. C'était en 1995, une période charnière, Mandela venait d'être élu président. Cela m'a ouvert les yeux. Je suis arrivée dans un milieu blanc, très à part. Cela m'a choquée de voir comment cette société vivait, cela a forgé pas mal de choses en moi. J'y suis retournée pendant plusieurs mois, à la fin de mes études en journalisme à l'ULB, pour mon mémoire. Je suis allée à Sowetho, dans les townships pour découvrir ce que je n'avais pas vu lors de mon premier voyage. J'ai rencontré Mandela, pendant deux heures. Inoubliable !"
Elle réalise des stages à la RTBF. Au terme de ses études, elle décroche des contrats pour les éditions régionales. "C'était très formateur, j'y ai fait beaucoup de terrain, de reportages". Elle intègre ensuite la cellule belge du JT et en 2011, effectue des remplacements à la présentation. Enfin, elle est titularisée et présente le journal un week-end sur deux. Ainsi que d'autres magazines.
Ce travail n'est-il pas frustrant, ne donne-t-il pas le sentiment de passer les plats, sans pouvoir imprimer sa marque ? "J'aime cette idée de récit, créer un fil dans le journal, trouver un équilibre dans l'histoire que l'on raconte tous les soirs. Cela satisfait aussi ma curiosité, je peux aborder des thématiques différentes. Il y a une véritable réflexion d'édition. C'est un travail d'équipe qui me plaît".
Elle y trouve comme un prolongement pour le goût qu'elle avait pour le théâtre : "Chaque soir il faut se maquiller, s'habiller, il faut poser sa voix. Il y a l'adrénaline". Comme les autres présentateurs, elle accorde beaucoup d'importance aux textes de transition qu'elle rédige. "Je suis une 'chipoteuse', les assistantes le savent. Je peux changer, réécrire un bête lancement pendant une demi-heure. J'aime que le mot soit juste, que le ton soit bon. Je suis un peu perfectionniste".
Le travail, le travail, le travail
Il n'y a pas de secret : pour réussir de bonnes transitions entre les sujets, il n'y a, dit-elle, qu'une recette : "Le travail, le travail, le travail…, il faut savoir de quoi l'on parle. Il faut aussi pouvoir réagir car le journal est en direct. Quand un sujet ne part pas, il faut improviser, pouvoir accueillir et interroger un invité de dernière minute. Parfois un journal est écrit du début à la fin et on suit la conduite sans problème. Parfois, tout se bouscule et il y a des surprises. Pour gérer ce stress, il faut parvenir à se maîtriser et avoir un contrôle sur ce que je raconte".
Et comment trouver le ton juste ? "J'accorde de l'importance à la convivialité. Un JT, ce n'est pas du show, il faut créer une empathie, une complicité avec le téléspectateur, une relation de confiance. L'image de crédibilité se construit au jour le jour. Je veux être sobre : ce n'est pas moi qui dois dire aux gens ce qu'ils doivent penser, ni insinuer cela par le ton. Mais il ne faut pas de décalage entre le sujet et les expressions. Il faut une justesse faite de rigueur et de sobriété. En même temps, cela doit être agréable à regarder".
Julie Morelle défend avec passion la RTBF et la manière dont y est conçue l'information. "La force du JT c'est la synthèse, en une demi-heure d'actualité. Je suis très attachée à la notion de service public. Il est important d'intéresser les gens à des sujets que l'on estime nécessaires, de les y amener dans un langage clair, adapté. C'est aussi pour cela que je me suis engagée dans la Société des journalistes de la RTBF avec Arnaud Ruyssen. Il faut continuer à discuter de la ligne éditoriale, il y a des débats, on n'est pas tous d'accord". Autres points cruciaux à ses yeux : le partage et la transmission. "Aujourd'hui, on consomme beaucoup l'info seul. Le JT reste un moment de partage en famille. Je regarde souvent les JT avec mes deux filles. La télé, c'est une manière de consommer l'information ensemble. Cela amène le débat, des oppositions".
La présentation du JT le week-end lui permet en semaine de creuser des thématiques qui lui tiennent à cœur. Elle s'est ainsi beaucoup investie dans des reportages sur le Congo et sur l'enseignement. À la rentrée, le lundi soir sur la Trois, elle s'impliquera davantage dans Regards sur qui propose des documentaires suivis d'un débat.
Trouver du sens
Car, on l'a dit, ce que Julie Morelle cherche, dans son métier, comme dans la vie, c'est le sens : cette expression revient sans cesse dans sa conversation. "J'aime autant les questions que les réponses. Cela me définit : j'aime me poser des questions et remettre en question des certitudes, les miennes ou celles des autres. C'est un peu le fondement de notre métier. Dans la position du présentateur, on n'est pas là pour avoir des doutes, on est là pour dire. Mais il faut toujours laisser cette porte ouverte. Dans ces questions que je me pose, je cherche aussi à savoir si ce que je fais a du sens pour moi ou pour les autres. Si un jour, cela n'a plus de sens, j'arrêterai. L'objectif que je veux atteindre, c'est d'être à ma place".
Pour afficher cette sérénité, il faut organiser sa vie, la structurer entre le travail, la famille, les loisirs : "J'aime la culture de manière générale, j'adore la danse. Je me ressource en lisant. Ces derniers temps, j'ai lu 'La panthère des neiges'de Sylvain Tesson et aussi les quatre tomes d'Elena Ferrante. J'ai bien aimé, aussi le dernier roman d'Amélie Nothomb, 'Soif'. Je me laisse guider par les tables des librairies. J'aime les romans, ou les essais sur la politique internationale".
Les voyages occupent une place particulière dans sa vie : "J'ai beaucoup voyagé. Je ne sais pas si je le ferai toujours autant : c'est un concept que je remets aussi en question. À deux reprises, j'ai pris de longues pauses : d'abord un tour un monde d'un an avec mon mari. Et plus récemment, nous avons voyagé trois mois en Asie, avec mes filles. Voyager avec des enfants, c'est formidable, ils ouvrent nos yeux, nous posent des questions. J'accorde beaucoup d'importance, dans leur éducation, à développer leur curiosité, à ne pas avoir peur du monde, de ce qui est différent, lointain, exotique, qui n'a pas la même couleur, la même religion".
Impossible de clore ce portrait sans évoquer ce qu'elle a mis en place pour l'Opération Cap 48 : "J'avais lancé ce défi : parcourir 100 kilomètres à pied. C'est humainement très riche. On marche 24 à 25 heures, on arrive fourbu, se disant qu'on ne le fera plus jamais et l'année suivante, on recommence. C'est une belle expérience, comme quand on arrive à un sommet, quand on va au bout de ses limites, c'est magique. Et cela se fait dans un bel esprit".
La suite ? "Le changement ne me fait pas peur. J'ai la chance de travailler dans une entreprise où l'on peut faire des choses différentes : j'ai fait de la radio, du magazine, du quotidien, du terrain, du studio. Cela représente plein de métiers différents. Je ne sais ce que sera la suite et je suis heureuse de ne pas le savoir. La lassitude n'est pas à l'ordre du jour. L'important dans la vie, c'est l'équilibre".
Qu'elle a visiblement trouvé.