Ces entrepreneurs flamands qui investissent en Ardenne
La Wallonie séduit les investisseurs flamands.
- Publié le 23-06-2021 à 14h02
- Mis à jour le 28-06-2021 à 16h40

Libre Eco week-end | Le dossier
Voilà bientôt 25 ans que l'histoire d'amour entre Filip Dewulf et La Roche-en-Ardenne a débuté, "un peu par hasard", se souvient l'intéressé. "Au départ, nous possédions deux campings à Coxyde, avec mon épouse, diététicienne de formation. Nous cherchions un endroit plus grand pour investir en Wallonie et nous sommes tombés par hasard sur ce camping à La Roche", raconte-t-il. Très vite, le couple tombe sous le charme de l'endroit. "C'est vraiment très bien situé : en plein cœur des Ardennes, dans un cadre magnifique, idéal pour les cyclistes et les randonneurs."
Sa vie d'entrepreneur avait déjà commencé par hasard sur la Côte belge cette fois. "Nous voulions démarrer notre propre affaire, et nous sommes tombés sur un camping à l'abandon à Coxyde. C'est de là que nous sommes partis."
En 1998, Filip Dewulf reprend le Camping Benelux qui est aujourd'hui devenu un véritable village à part entière, puisqu'il a… triplé de volume. Il peut accueillir jusqu'à 2 300 visiteurs, rien que ça. Tentes, camping-cars et chalets s'y côtoient pour offrir de multiples options d'hébergement.
Cette migration vers la Wallonie, Filip n'en garde que des bons souvenirs. "Tout s'est très bien passé. Nous avions d'excellents contacts tant avec les autorités qu'avec les partenaires."

Des investissements en cascade
Son entreprise prospérant, l'homme de 57 ans a continué à investir dans son projet de La Roche. Le camping s'est progressivement agrandi et modernisé, avec l'installation d'une piscine, d'une brasserie ou encore d'un commerce. Il y a cinq ans, un train touristique a également vu le jour. "Et nous en avons un nouveau depuis cette année. Parmi nos récents projets, il y a aussi une petite friterie installée sur la place du Bronze. Et l'année dernière, nous avons investi dans un hôtel à côté du camping", précise-t-il.
De nouveaux investissements qui ont été mûrement réfléchis. "Nous essayons toujours de prévoir nos projets au moins deux ans à l'avance." Après bientôt 25 ans, son investissement total sur le plan financier à La Roche ne cesse donc de grimper. Une idée du total ? "Beaucoup, je n'ose même plus compter", plaisante-t-il.
L'entreprenariat dans le sang
Cette passion pour l'entreprenariat - "Nous l'avons dans le sang" -, Filip l'a également transmise à sa descendance. "Aujourd'hui, deux de mes enfants sont rentrés dans l'entreprise avec moi. Ils habitent ici, leurs enfants vont à l'école ici. Nous sommes devenus de vrais Rochois", sourit-il.
Un nouveau fief qui n'empêche toutefois pas l'homme d'affaires de retourner là où tout a commencé. "Nous avons toujours nos deux campings à Coxyde, alors on fait encore la navette jusque-là. Mais maintenant que les enfants ont grandi, c'est un peu moins fréquent : il y a tout de même 283 kilomètres d'un garage à l'autre."
Si depuis la fin des années 1990 le nombre d'investisseurs flamands a augmenté dans la région, pas question pour autant d'y recréer une communauté hermétique. "Nous n'avons pas de contacts plus fréquents entre investisseurs flamands qu'avec les autres. Pour le camping, nous avons des partenariats avec d'autres entrepreneurs du coin, Flamands ou non."
Une sacrée réussite pour cet homme qui n'avait jamais suivi la moindre formation spécifique en gestion ou autre. "Je ne pense pas que ce soit nécessaire. C'est surtout une question de motivation, de saisir les opportunités au bon moment, de prendre les bonnes décisions, et d'avoir un brin de réussite."
Et les opportunités, elles ne manquent pas pour le moment. "Il est clair que les choses étaient plus simples qu'aujourd'hui quand je me suis lancé dans les années 1980. Mais avec le coronavirus, il y a beaucoup de bonnes occasions à saisir. La période est propice pour faire des affaires", conclut-il.

The Outsider Ardennes séduit aussi les francophones
En 1987, un groupe d'étudiants en sport, aficionados des disciplines d'aventure, ouvre son entreprise de tourisme social à Louvain et Roulers (Flandre). The Outsider propose ainsi des activités de plein air à destination des écoles, des mouvements de jeunesse et des clubs de sport. Mais très vite, les néerlandophones décident de déménager en Wallonie… "Les Ardennes sont un environnement très propice aux sports d'aventure. On y trouve des rochers pour l'escalade, des grottes pour la spéléologie, des rivières pour le kayak et des bois pour l'accrobranche ou le VTT. Il était donc logique de quitter la Flandre qui ne possède pas une telle diversité", partage Steven Van Erps, directeur et propriétaire de The Outsider Ardennes depuis 1992.
Pendant ses 20 premières années, la société accueille 99 % de clients néerlandophones. Les moniteurs étant flamands, le marketing est en effet élaboré dans cette langue et les sites sélectionnés pour une accessibilité optimale par train ou bus depuis le nord du pays. Puis au fil des années, l'entreprise cherche à s'intégrer un maximum à sa terre d'accueil. "Nous avons parlé français de plus en plus pour faciliter le contact avec la population locale, et avons cherché à embaucher un maximum de personnel sur place, notamment pour améliorer la qualité de vie des employés en limitant leurs trajets travail-domicile", raconte le directeur. "Au départ, cela concernait surtout les emplois 'logistiques'- cuisine, ménage, technique - car il était difficile de trouver des moniteurs de sport aventure francophones ou bilingues."
40 % de clients francophones
Aujourd'hui, 80 % des employés de The Outsider Ardennes parlent français, et les trois quarts des moniteurs sont bilingues. En outre, l'entreprise s'est lancée l'année dernière dans le tourisme individuel en rachetant une société de location de kayak, ce qui renforce l'attrait de la clientèle locale. Ainsi, toutes activités comprises, 40 % des vacanciers de The Outsider Ardennes sont francophones. Les habitants du Limbourg, de Hollande et du Brabant wallon sont aussi de plus en plus nombreux grâce à la facilité d'accès. En 2021, l'entreprise vise 460 000 euros de chiffre d'affaires, son niveau de 2019.

Une étoile et beaucoup de clients flamands "fans de gibier"
Il est né à Roulers, a longtemps vécu près d'Ypres et a fréquenté l'école hôtelière de La Panne. Et pourtant… Depuis 31 ans, Frans Vandeputte, est propriétaire du Château de Strainchamps, dans la commune de Fauvillers, entre Bastogne et Martelange. Il est aussi aux fourneaux de ce restaurant gastronomique qui affiche une étoile Michelin depuis 1996.
Comment a-t-il atterri là ? C'est simple ! Il a fait son stage chez Michel Haquin à Bruxelles… et sa future femme, Paulette Lalande, aussi. Or, Madame Vandeputte, diplômée de l'école hôtelière de Bouillon, est originaire d'Honville, proche de Strainchamps. "Nous avons d'abord formé un couple en cuisine avant d'être un vrai couple", sourit le chef. Après 5 ans à Bruxelles, ils ont suivi Michel Haquin au Trèfle à 4, le restaurant du Château du Lac à Genval. Quand ils ont quitté Genval cinq ans plus tard, le restaurant avait décroché sa 2e étoile. Et Frans avait choisi : pour eux aussi, ce serait un restaurant gastronomique.

"Plus accessible que Bruxelles"
Strainchamps s'est alors imposé. "S'installer en Flandre ? Mon épouse avait peur à cause du néerlandais. À Bruxelles ou dans le Brabant wallon ? Financièrement difficile. Nous savions que le château, qui avait été à vendre en 1982, l'était à nouveau. C'était plus accessible. Nous l'avons acheté le 1er décembre 1989. Entre-temps, il avait été vendu et transformé en restaurant… qui avait fait faillite. Nous avions un peu de sous et surtout la confiance d'un banquier." Le duo travaille "énormément", fait des travaux au fur et à mesure, avec la récompense en 1996 : une première étoile. Celle-ci a fait grimper le chiffre d'affaires de 20 %. "À Bruxelles, elle l'aurait fait croître de 25 %. Ici, vu les distances, elle a un peu moins d'impact", indique Frans Vandeputte.
Aujourd'hui, le Château de Strainchamps abrite 10 chambres et propose 20 à 25 couverts. La clientèle est belge, mais aussi luxembourgeoise - la frontière est à 6 km - et néerlandaise, sans compter "un peu d'Allemands et de Français". Serait-elle plutôt néerlandophone parce que le chef est Flamand et que la clientèle flamande est davantage attirée par les étoilés ? "Nos clients viennent vraiment de toute la Belgique, même si les Flamands, fans de gibier, sont plus nombreux l'automne."
Le personnel est essentiellement originaire "du coin" car "on s'enterre un peu en venant chez nous, il faut aimer la nature." Et le néerlandais, c'est au fil des années que les employés l'apprivoisent "petit à petit."
Après deux confinements vécus dans une certaine sérénité - "Nous avons 30 ans d'exploitation, le fait de devoir fermer était moins paniquant que pour un jeune restaurateur" -, ils ont rouvert quelques chambres en mars, "de quoi couvrir quelques frais." Pas question, par contre, de service traiteur ni d'épicerie. "Je terminerai avec la gastronomie", confesse Frans, tout juste 60 ans. À Strainchamps. En proposant à la vente, une fois qu'il aura fermé les portes de son restaurant, des préparations de produits plutôt locaux, pourquoi pas ?

À Coo comme ailleurs, Plopsa saisit les opportunités
C'est en 2005 que le groupe Plopsa, la division parcs à thème de Studio 100 (société belge de production de films et d'émissions de télévision pour la jeunesse), a racheté Télécoo. Il y a investi, en un peu plus de 15 ans, 30 millions d'euros (montant de l'achat compris). Celui qui est devenu Plopsa Coo compte 25 attractions au pied des cascades de Coo, à Stavelot. En 2019, année avant le Covid, le site a accueilli 225 000 visiteurs. "Environ 80 % sont des visiteurs belges, les 20 % qui restent viennent principalement des Pays-Bas et d'Allemagne", explique Chelsea Vanhullebusch, la porte-parole. "Et parmi les visiteurs belges, environ un tiers sont Flamands, principalement des personnes voyageant en Ardenne." La majorité est donc wallonne. Ce qui explique aussi que "presque tout le personnel (180 personnes) est local."
Un petit nouveau à Hannut
Plopsa Coo est un des membres de la famille Plopsa. Et le seul que celle-ci possède dans le sud du pays. Quoique… La famille vient d'inaugurer officiellement le petit dernier, le 9 juin : le parc aquatique Plopsaqua Hannut-Landen. Au cours de la cérémonie, le patron du groupe, Steve Van den Kerkhof, a souligné la particularité du complexe : "Le parking se trouve en Flandre et le parc aquatique en Wallonie. Cela montre que les régions peuvent travailler ensemble sur de beaux projets." En raison de cette localisation sur la frontière linguistique, on y retrouve "un beau mélange, moitié-moitié, entre Wallons et Flamands parmi la cinquantaine de membres du personnel", dit la porte-parole.
Le nouveau parc aquatique représente un investissement global de 25 millions d'euros. "Les villes de Hannut et de Landen contribuent également au financement du nouveau complexe. Plopsaqua Hannut-Landen s'est en effet révélé être pour elles la meilleure option dans leur quête d'une nouvelle piscine municipale", détaille le groupe.
En Belgique, Plopsa compte désormais 5 parcs : Plopsa Coo, Plopsaqua Hannut-Landen donc, mais aussi Plopsa De Panne (ex-Meli Park), Plopsaqua de Panne et Plopsa Indoor Hasselt. Plopsa Station Anvers (dans l'ancienne gare centrale), "qui ressemblera au site Indoor de Hasselt", devrait ouvrir ses portes à l'automne et le troisième parc aquatique du groupe devrait s'y ajouter "dans deux, trois ans" à Malines. Enfin, Plopsa possède un site aux Pays-Bas, un en Allemagne, et un deuxième en construction en Pologne (ouverture prévue à Varsovie en 2022). "Deux autres projets sont dans le pipeline en Pologne, Majaland Gdansk au nord et Majaland Katowice dans le sud." En outre, Majaland Prague, en Tchéquie, est en construction.
Que ce soit en Ardenne ou ailleurs, "nous sommes toujours à l'affût de nouvelles opportunités", conclut la porte-parole.